Samedi 7 avril 1877
A neuf heures je me promenais dans la Villa-Reale. - Mademoiselle, vous perdez votre chien ! dit Larderei en arrivant du côté ouest de l'Aquarium. - Vraiment Monsieur, eh bien qu'il se perde, allez-vous en et laissez-moi continuer ma promenade. - Je vous assure qu'il se perdra. - Allez-vous en. - Voulez-vous que j'aille le chercher ? - Allez...Il revint ensuite avec Prater et :
- J'ai cru que vous me faisiez un poisson d'avril - Non, c'est le 7 aujourd'hui - Vous vous conduisez mal, vous êtes un chenapan, une horreur, vous ne méritez rien ! Comment êtes-vous venu hier, pourquoi ? Quelles sont ces façons ? M'inviter au [Skating], je vous ai appelé ici pour vous battre ! - Mais pourquoi ? - Vous vous perdez, vous êtes déjà... - J'étais chez vous, je ne vous ai pas trouvées, je vous ai attendues au Skating, vous n'êtes pas venues. - Heureusement ! Pour vous voir en une pareille compagnie ?
- J'étais avec la marquise de Piccolelis. - Je sais ! Jolie marquise, une coquine, voilà tout ! Je connais d'autres marquises aussi dans ce sens. - Comment vous connaissez... - Vous aussi, des marquises ! - Venez plus loin, on nous verrait. - Plus loin c'est pire,... mais allons derrière l'Aquarium et puis nous y entrerons.
Vous vous figurez aisément ma position. J'étais assez montée encore pour ne pas me plaindre et pour donner à mes reproches la forme d'injures. - Quand partez-vous ? dis-je. - Lundi et je reviens jeudi. - Où allez-vous encore ? - Pour les courses à Rome. - Et puis ? Je veux savoir pour ne pas me rencontrer avec vous. - Et puis je reviens à Naples et le 15 je repars pour Florence. - Je suis ici pour vous dire adieu. - Vous partez ? - Oui. - Quand ? - Dans huit jours. - Je vous suivrai.
Je ne me souviens pas ce que j'ai répondu. - J'espère dit-il après, que vous ferez le même chemin pour avoir le plaisir de me voir. - Plaisir ! - Non ? Ce n'est pas un plaisir pour vous ? - Non ! - Alors c'est pour moi. Mais je vais vous laisser sortir la première - Oh ! oui, mais vous êtes un misérable, je vous déteste. - Nous nous verrons aux courses. - Oui, puisque je n'y vais pas pour vous ! Mais vous n'aurez pas ce que je... - Quoi. - Oh ! vous ne le méritez pas ! - Si, si, je l'aurai, n'est-ce pas je l'aurai ? - Vous savez bien que oui.
Pas un mot, pas un regard ! Nous sommes sortis en nous chamaillant. - Vous êtes pressé Monsieur ? - A neuf heures et demie j'ai une affaire, et vous Mademoiselle ? - Moi je n'ai pas comme vous à chaque coin des coquines et des coquins qui m'attendent ! - Oh ! écoutez Mademoiselle, vous m'attendiez tout à l'heure... - Moi, c'est une exception et un tort, un grand tort. - Mon Dieu oui, je suis un chenapan. - Oh ! je le vois. Vous vous rendez ridicule, toujours avec des... saletés ! Vous êtes ridicule, vous le deviendrez davantage. C'est une honte ! Vous savez que c'est moi qui vous fais la cour ? - Oh non, c'est une plaisanterie ? Vous ne me la faites pas plus que je vous la fais. C'est une petite plaisanterie entre nous voilà tout. Je vous ai rencontrée ici par hasard... - Comme vous n'avez ni amour-propre, ni vanité vous raconterez que ce que j'ai fait je le fais pour d'autres ! - Oh ! Mademoiselle jamais ! un pur hasard. - Adieu ! - Adieu.
Il m'a fallu me promener pendant dix minutes pour me rendre compte. Et alors tout mon corps a commencé à brûler comme si on m'avait donné des coups. J'ai fermé les yeux et j'eus froid. Est-ce assez clair maintenant ! Il serait stupide de raconter ce qui s'est passé en moi pendant que j'écrivais ces lignes, vous l'avez compris.
A présent je dois aller aux Courses. Oh mon Dieu ce n'est pas par méchanceté que je fais ce vœu, ce n'est pas par légèreté ou extravagance, mais par chagrin profond et par amour. Faites qu'il tombe et soit dangereusement malade ! Qu'il se casse un bras, une jambe, qu'il en soit réduit à quatre semaines de lit ! Au nom de toutes les larmes qui m'étouffent depuis deux grandes heures, ayez une fois pitié de moi Mon Dieu. Sainte Marie je crois que c'est une profanation que de vous invoquer pour une méchanceté, mais au nom des souffrances que vous seule voyez et comprenez, au nom de toutes mes infortunes ayez pitié de moi. Oubliez ce que j'ai eu de bon dans la vie, ce n'est pas la plus grande partie; ne pensez qu'à mes déchirements passés, et à mon nouveau, à mon profond, à mon délicieux désespoir d'à présent.
Faites qu'il tombe et que je puisse comme un chien veiller à sa porte, comme une garde-malade le servir, à genoux ! Et s'il mourait je mourrais aussi avec joie. Ce serait encore une trop belle fin pour une créature comme moi, pour un chien repoussé ! Je vais me faire belle, je ne le serai pas, j'étouffe de larmes. J'étouffe de jalousie ! Ma petite Alexandrine !! Et l'autre l'a chassé, et il s'accroche aux jupes d'une femme entretenue par un monsieur de Naples !! Je vous donne cinq ans de ma vie Mon Dieu pour qu'il tombe de cheval ! Vous qui lisez au fond des cœurs, vous savez que ce cœur est saint !
Rosalie me dit que des domestiques m'ont vue avec lui. - Ah ! si j'étais depuis plus longtemps avec vous, j'aurai été vous chercher ! A présent on va en parler. Après avoir dit que vous êtes fiancée à Monsieur le comte Doenhoff, on dit et on est sûr que vous épousez Monsieur le comte. Son valet de chambre est sûr, il le croit. Et tout le monde. - Ce n'est pas vrai ! - Je sais, mais enfin il faut s'cacher [sic] mieux. Ah ! si je savais que vous feriez une telle bêtise ! Envoyez-moi promener, mais je vous l'dis ! [sic] Que m'importe ! Je suis sa fiancée ! Oh ! mon Dieu.
Je mets une robe de sicilienne blanche, longue et presque unie, avec une casaque Louis XV à jabot. Des bas rayés blanc et vert, souliers noirs. (Toque velours noir, casaque rayée vert et blanc). Je porte ses couleurs et à partir du Toledo je ferme les yeux en faisant vœu de ne les ouvrir qu'au Champ de Mars pour qu'il tombe. Faites qu'il tombe, répétais-je tout bas tout le long de la route. J'avais très peur qu'une exclamation des miens ne me fît ouvrir les yeux, ou que quelque voiture bruyante ne me fît penser autre chose que : faites qu'il tombe...
Mais je n'ai ouvert les yeux qu'en arrivant et pour apercevoir Larderei qui venait derrière nous en fiacre avec un ami et Séraphin. Nous prenons les Fabbricatore dans notre voiture et lorsque les messieurs arrivent
nous avons l'air d'un Carricolo; il y avait du monde partout, sur les roues, presque sur les chevaux.
Il me passe devant les yeux des bohémiennes qui me prédisent je ne sais quoi, puis on me donne des fleurs. Je décore tous les cavaliers de violettes et on nous emmène à la tribune, il y en a trois je dois vous dire, la gauche c'est pour toutes les sociétés, à droite pour les messieurs et au milieu pour la cour. Le Roi, les princes de Piémont, de Prusse, d'Autriche, sont là. Le baron qu'on m'a présenté l'autre jour se nomme Eugenio Schininà, dei Marchesi di Sant Elia. Nous avons reçu ses cartes hier. Donc il vient au moment où je me plains assez haut de tout.
- Si je désire que Larderei tombe, dis-je c'est par philantropie. Je n'ai qu'à désirer pour que rien n'arrive. - Oh ! pas toujours, dit Schininà. - Pourquoi ? Toujours. - Pourtant il vous est arrivé quelque chose que vous avez désiré. - Quoi ? - Quelque chose de tout frais. - Dites. - Vous avez désiré connaître le Roi et vous l'avez connu. - Connu ? Non Monsieur. - Si, vous lui avez parlé sur l'escalier. - Oui, je me trouvais sur l'escalier lorsque le Roi a passé. Je l'ai salué et si sa Majesté m'a honorée d'un salut particulier cela ne veut pas dire que je connaisse le Roi, malheureusement. - On l'a dit. - Ce n'est pas vrai. Hélas !
Pendant tout le temps nous avions assez de cavaliers pour descendre et remonter sans gêne jusqu'au pesage. Je suis descendue voir monter Larderei que j'avais déjà vu sur la tribune des messieurs, puis nous avons pris nos places et la course a commencé extrêmement intéressante. Le nom de Larderei répété par toutes les bouches me faisait plaisir et me rendait jalouse. Il me semblait que c'était une usurpation et une gentillesse qu'on me faisait. [Mots noircis: Larderei était premier et] puis Serra Gerace, puis Sarno.
Lorsque Larderei commença à perdre du terrain je me suis tournée parler à Campomarino, Sarno et Gerace ne m'intéressant pas. Mais en ce même moment il se fit un grand mouvement de têtes et de bras et j'entendis : Larderei est par terre ! Vous m'avez donc entendue Mon Dieu ! Et aussitôt un autre cri : Il est à pied, il marche !
Dina descend avec Marcuard et je les suis avec Porcinari pendant que Gerace gagne au milieu d'un tonnerre d'applaudissements. Je suis arrivée comme il disait à Dina: - Je n'ai rien, rien du tout, le cheval est boiteux. - Vous êtes tombé ? demandai-je. - Mais pas du tout, c'est le cheval, j'ai sauté par terre.
Je suis remontée à la tribune en passant auprès d'une queue de paon splendide peinte sur la robe de la Piccolelis. Qui lui paye de telles robes ? Mon Dieu, pensais-je en répondant des bêtises à Zunica, mon Dieu, pourquoi n'avez-vous pas été tout à fait bon ! En cet instant même toute la foule s'est portée vers le pesage comme une vague monstrueuse et hurlante et des cris poussés tout autour me coupèrent la respiration. - On porte un homme dans les bras, c'est Larderei ! Il est évanoui, un cheval lui a donné un coup de pied dans la poitrine !
- Maman, tenez-vous tranquille, on nous observe, dis-je en russe, en pâlissant. J'ai senti que je pâlissais parce que j'eus très froid. Les messieurs de la cour, le médecin, tout le monde s'est précipité en bas. Enfin, murmurai-je à moi-même, enfin. - Il n'y a rien d'étonnant, disaient des dames autour de moi, il n'y a rien d'étonnant, il était ivre mort. - Ce n'est pas vrai, dis-je à Zunica, je lui ai parlé comme il montait à cheval, ce n'est pas vrai.
J'avais froid mais j'étais très calme; [Mots noircis: en ce moment. - Allez donc] voir ce qu'il y a, et revenez raconter - dis-je à Zunica. Et les commentaires allèrent leur train, et la foule se pressait et le Roi s'est avancé jusqu'à la rampe pour voir, tournant le dos au champ que remplissaient déjà de nouveaux chevaux. - Eh bien Monsieur ? - Ah ! Mademoiselle, le pauvre Larderei... est mort ! Je l'ai répété si souvent pour rire que je pus répondre avec un calme parfait : - Eh bien s'il est mort c'est qu'on l'enterrera. - Mais il est mort, mort vraiment.
- Di cevo che non era Larderei, s'écria la Princesse Gerace à côté de moi, Francesco, è mio figlio, riconosco Francesco ! En effet l'accident était arrivé à Gerace qui allant voir ce qu'avait Larderei reçut le coup de pied d'un cheval.
Ce fut un désappointement, suis-je bête en vérité de croire qu'il puisse jamais m'arriver quelque chose de très agréable ! Lui mort, je me précipitais là-bas, je... je ne sais quoi, et je prenais le deuil avec volupté. Ni à moi ni à personne. Il fallait voir comme on me regardait quand j'ai répondu à la nouvelle de sa mort.
Le retour en deux voitures avec les Fabbricatoire a duré une heure et demie ou deux heures. Larderei venait derrière nous à partir du club. On dira qu'il est à moi. N'est-ce pas par de semblables niaiseries que le public pénètre dans l'intérieur ? A moi. Voilà une dérision.
Je suis folle, je suis malade, je brûle, j'ai sommeil, je voudrais tout casser, pleurer, mourir. Vaut mieux mourir que d'être comme je suis ? Je suis énervée, folle, enragée, malheureuse !! - Je vais avoir un accès de folie ! dis-je à Zunica, Santasiglia et Altamura qui ont passé chez nous la soirée.
Mais au lieu de la folie je suis tombée dans un état de prostration, de désespoir si insupportable qu'on est allé chercher le médecin du prince que j'ai blagué pendant vingt minutes. Plus tard je rirai de cette scène, le vieil Allemand me demandait ce que j'avais... - Ah ! Monsieur, répondais-je d'une voix sincèrement navrante je ne sais pas, je me sens mal, la tête surtout... - Vous avez ? - J'ai le cerveau détraqué... - Détraqué ? je ne comprends pas cette expression française... - Détraqué, dérangé, j'ai des accès de folie... Le bonhomme me consolait et assurait que je n'aurais pas le typhus, car c'est sous ce prétexte que je l'ai appelé. Ah ! si je pouvais avoir une bonne fièvre typhoïde ! Quel bonheur ce serait ! Ça me changerait les idées.
- Mademoiselle, dit Rosalie à l'oreille, Monsieur le comte allait monter, il a demandé deux fois, mais quand il a su que vous aviez du monde il s'est couché.