Jeudi 29 mars 1877
Rosalie m'a réveillée par la carte que Larderei a remise au concierge ce matin pour Mme Bashkirtseff. Il s'est logé dans un grenier mais à l'hôtel du Louvre. Je crois que j'ai baisé cette carte, encore à moitié endormie, enchantée, folle ! Je suis très bouleversée et fatiguée. Aujourd'hui c'est l'usage de se promener dans la rue de Rome (Toledo) où l'on ne laisse pas entrer les voitures le jeudi et le vendredi saint. Imaginez trois femmes seules, dont une en blanc, jetées au milieu de ce peuple; nous sommes restées une heure dans une église quelconque et après cinq minutes de marche je me suis de nouveau réfugiée dans une boutique qui fut immédiatement entourée comme une voiture renversée. Effarée j'entraîne mes gens vers une ruelle où se trouve un carrozello, la plus abominable petite voiture du monde, nous levons la capote et montons toutes trois ! En chemin nous échangeons cet incroyable véhiculé contre un landau et j'arrive à l'hôtel, enfin !Lorsque Larderei entra dans le salon de lecture où nous attendions la table d'hôtes, je fus si saisie de la surprise, et de la beauté de cet homme que j'en demeurai imbécile pour tout le reste de la soirée. Il salua maman qui lui tendit la main. Il s'inclina devant moi, je rougis dans mon Figaro et sans savoir ce que je faisais continuai la lecture pendant une minute encore.
- Comment Monsieur, dis-je enfin ne sachant si je le connaissais vraiment où si Cancello était une fantaisie, - comment Monsieur vous avez le bras en écharpe?... vous avez... mal au bras... - j'étais tremblante.
- Oui Mademoiselle, j'ai mal au bras, mais ce n'est plus rien, c'est passé.
- Ah ! ce n'est plus rien...
- C'est sans doute en skatinant ? [sic] demanda Dina, à laquelle maman avait déjà eu le temps de présenter... Bijou.
- Oui, non, c'est contre une porte.
Il se plaça en face de moi à table, de moi qui ne savais quelle contenance avoir, et qui ne pouvais en avoir aucune. J'étais embarrassée, j'avais envie de rire et j'étais gênée par la bonté de maman qui par amour pour moi est incapable de cacher la tendresse qu'elle porte par ricochet à mon favori. Elle lui a découpé son rôti et je dis cette phrase singulière :
- Maman est très habile, elle est habituée de découper la viande pour son chien.
Je n'ai rien mangé qu'une orange que j'ai laissé à moitié pour me réfugier dans le salon de lecture où je me mis à jouer quelque chose au piano, espérant qu'il s'en irait, pas le piano mais Larderei; il vint où j'étais et présenta son ami M. le commandeur Marcuard, prononcez Marcouard, mine suisse, à barbe rousse et aux yeux bleus, grasse figure et... Suisse, que nous ne reverrons même pas. Il vint me dire je ne sais plus quoi lorsque je me souvins du morceau d'enveloppe jaune I! C'est une situation si bizarre; nous sommes sensés nous connaître à peine et à chaque instant un mot, un regard nous faisaient sentir et nous souvenir toute cette étrange affaire de bal... de lettres...
Cette entente mystérieuse me fait plier comme un roseau sous le poids d'un rossignol... je baisse les yeux et quand je rencontre ses yeux à lui, les miens expriment plus peut-être que je pense en moi-même.
Ce que ce n'est pas nouveau, le beau Niçois jadis m'avait fait la même impression, moins les lettres, moins la Righi, moins le duel, moins ce que Rosalie a dit de ses... sentiments à mon égard.
La rapidité et la facilité avec laquelle il dit ses drôleries, ses impiétés, ses folies, m'est une impression toute neuve; je me sens lente et ne sais rien dire. Il a l'air d'être connu depuis des mois, j'éprouve de la répugnance pour la facilité des manières. Larderei m'étourdit positivement.
Pendant un instant je me trouvai avec lui écartée des autres devant une caricature du Syndic de Naples; il me regarda dans les yeux et d'un son de voix qui rappelait et acceptait. Comme une réalité, les lettres, il me dit :
- Vous étiez malade, vraiment ? Comme j'en suis fâché, non mais vous savez très fâché !
J'ai répondu par mes deux yeux qui en disent trop et que je ne peux dominer.
Je ne le retrouve plus, il est plus beau, plus grand; dix fois j'ai souffert de ses reconnaissances-, je veux que tout soit oublié ou du moins semble n'avoir jamais été et lui au contraire me le rappelle à chaque minute tantôt en s'approchant très près pour une seconde disant un mot bas de cette voix... des lettres et du bal que je veux nommer notre voix, tantôt en me parlant des yeux.
Après le salon de lecture on descendit chez nous, ce que je trouve encore le plus excusable. C'est très naturel dînant à la même table.
Je suis stupide et parle avec une solennité qui m'agace et avec laquelle je désire imposer à Larderei qui s'assied à cheval sur des chaises et se conduit comme l'homme le plus célèbre, le plus gâté, le plus adoré, le pourrait... faire.
Moi qui me fiche de tout, j'ai trouvé en moi un intérêt véritable pour sa blessure. Je n'ai jamais demandé de la santé de personne, tant par insouciance que par fausse honte. Eh ! bien j'ai osé lui demander s'il souffrait encore et il me répondit à moi à part, que ce n'était plus grave mais que la blessure a été large de sept centimètres. Il est resté six jours au lit.
Au milieu de cette soirée si calme et si agitée, se présenta Caracciolo. Je ne redevins un peu moi-même qu'une demi-heure après le départ de Larderei et de Marcuard. En partant je lui ai donné la main et il me l'a serrée avec sa main droite, malade, et j'ai constaté avec répugnance que j'ai tressailli comme au temps de Nice.
Ce qui est triste dans tout cela c'est que le voilà bel et bien mon maître... du jour. Nommez cela comme vous voudrez, je ne veux pas céder à ma manie des définitions que je ne sais pas faire.
Ce qui est triste c'est que je suis (femme exagérée et enthousiaste) amoureuse et presque folle de cet homme. Je ne m'y attendais pas, j'aurais dû m'y attendre après les folies de l'an passé, de vraies folies que je ne pensais jamais réaliser même en imagination.
Barnola répond à ma lettre, je la lis. Et maintenant je suis désolée et plus malheureuse que jamais. [En travers: - Larderei en ayant reçu une de sa sœur vient la lire chez nous.] Je l'ai regardé, je me suis regardée et je me mis à édifier une fantaisie qui fut ignoblement brisée par les atroces souvenirs, semés de mots ignobles de famille, renseignements, Antonelli, Nice, ennemis calomnies hideuses !
J'aime mieux prévoir à l'avance, j'aime mieux tant pleurer à l'avance. J'exagère, je poétise et je retombe la face contre les misérables ruines que me fait la fatalité.
Horribles pressentiments, craintes chroniques, qui me rendent ridicule à la fin en me prêtant une singulière tendance vers on ne sait qui , on ne sait quoi; stupides aspirations toujours repoussées et rendues pesantes, ridicules, comme l'amour de la vieille fille pour un être imaginaire ou pour tous les êtres indistinctement qui portent moustaches.
Avant ce serait un feu d'artifice, à présent c'est une tristesse profonde, un ennui blasé qui me rend honteuse.
Maman qui a été charmante avec Caracciolo m'a torturée avec Larderei et lui a causé des impatiences, à lui qui ne sait rien réprimer, (non pas à la manière d'Antonelli que je hais et méprise et que j'ai taché d'élever et de créer en lui inventant les défauts que j'aime).
Maman le traite comme son enfant. C'est assez pour me désespérer, parce que je saisis les moindres impressions de cet homme que je ne veux pas nommer mon nouveau tourment parce que je ne veux pas le comparer et que tout ceux que j'ai connus ne peuvent pas lui être raisonnablement comparés; n'ayant été que des lions de province ou de vulgaires mauvais sujets, tandis que Larderei est un grand seigneur, capricieux, gâté, fou, libre, tel que je le voulais et tel que je ne pensais pas le trouver. Mes causeries avec Rosalie du petit Charles et de Monsieur le comte, l'ont rendu commun et c'est avec satisfaction que je le retrouve comme je me l'étais imaginé. Lançons le mot d'idéal et n'en parlons plus. Qui sait ce que sera demain, c'est aujourd'hui que je parle... pour l'idéal il faudrait quelques autres choses peut-être... ne nous enfonçons pas trop dans les nuages et finissons par un mot blessant et cruel mais sans doute vrai:
- Tel qu'il est, tu ne l'auras pas ma fille !
Ces sortes de prédictions portent malheur.