Deník Marie Bashkirtseff

La lettre est partie à sept heures du soir pour Florence.
Je reste à la maison à peindre des caricatures de Melissano qui a la bonté de poser devant ma fenêtre, et d'autres. Lorsque Rosalie vient s'agenouiller près du chevalet et commence un de ces bavardages que j'aime tant.
- C'est égal, Monsieur le comte, je l'adore depuis qu'il a écrit avec la main gauche et comme je vois à présent que tout ça c'est vrai je vais vous dire tout ça sérieusement et je sais plus de Monsieur le comte que vous ne pensez.
La figure, le ton, étaient pleins de mystérieuses révélations.
- Rosalie, Rosalie, allez seulement.
- Eh bien, c'est tout ce que je vous ai dit déjà en riant, seulement c'est très sérieux.
- Et qui vous a dit ?
- Le petit-Charles toujours, seulement c'est sérieux et la lettre le prouve bien.
[En travers: Le petit Charles est un gros homme de cinquante ans.]
- Quoi ?
- Mais que Monsieur le comte tient à Mademoiselle et que toute cette affaire, de Madame la Coquine et du duel tout ça a été à cause de vous...
- Parce que le petit-Charles m'a dit que Monsieur le comte allait à Florence pour cela et alors c'est clair il voulait la lâcher et puis toute cette affaire c'est pour vous.
Et plusieurs autres choses du petit-Charles et de Monsieur le comte que la modestie seule m'empêche d'écrire, mais qui se résument en cette phrase finale de Rosalie :
- Et ma parole d'honneur Monsieur le comte a tort, parce que vous vous moquez de lui et que ni Madame, ni Madame votre tante ne l'accepteront jamais.
Je ne lui ôte pas ces illusions, elles me flattent.
- Et, ajoute la fille, je vais à présent vous dire ce qu'il y a de mal...
- De mal ?
- Oui, après ce que j'ai dit d'agréable.
- Bien ?
- Je ne sais comment, ils vous auront sans doute vue par la serrure vous amuser et Monsieur le comte a dit que vous étiez légère...
- Oui, je l'ai déjà entendu.
Ah ! il me trouve... bien !
Je laisse aller sans moi mes dames au théâtre où elles vont rejoindre les Russes et je reste avec Rosalie. Ce qu'elle m'a dit de ravisssant m'autorise à prendre une nouvelle feuille peinte et d'imprimer avec ma plume la missive suivante :
- "On vient de faire une découverte qui force ces lignes :
A quoi bon écrire, avec la main gauche à une personne qu'on a trouvée légère au point de le dire à... qui vous savez.
Tant pis pour votre amour-propre si vous avez eu le mauvais goût de croire que l'on est toujours comme on a eu la légèreté d'être avec et pour vous !
Violette chagrinée, inappréciée et vexée".
J'approuve fortement cette lettre. Avant j'aimais mieux passer pour n'importe quoi pourvu de n'être pas soupçonnée de favoriser quelqu'un. A présent c'est différent.
Et puis, je suis vraiment vexée
Et ce soir, j'ai sous ma fenêtre, deux beaux Napolitains qui se promènent d'un air mystérieux en déployant leurs mouchoirs de poche, cela a une grande signification ici. Le tout accompagné d'une sérénade autour de laquelle se forme bientôt une foule "concentrée" de curieux...
[Sur] le balcon, une femme, une lampe, une sérénade, des étoiles...