Mardi 13 mars 1877
[Huit lignes cancellées]Ma robe Virginie, antique, suave, s'est trouvée singulièrement défraîchie lorsqu'il a fallu la mettre, ceci ajouté à ma toux m'a rendue tout à fait désagréable, timide, honteuse, surtout lorsqu'en entrant dans la salle, je me suis aperçue de l'élégance qui y régnait. Pour être de deux années en retard de la mode les robes n'en étaient pas moins gracieuses et riches accompagnées de beaucoup de diamants. Pour la première fois de ma vie j'ai été [Rayé: agacée] humiliée dans ma toilette. Ma figure brûlait, j'aurais voulu être ailleurs, je pliais sous les regards de ceux qui étaient assez bons pour me regarder. Bref, je souffrais de moi et de tout. On jouait "Les noces de Jeannette" en italien, les dilletanti se distinguaient. On s'occupa énormément pour savoir qui étaient les nouvelles venues et comment elles avaient pénétré dans cette assemblée de titres. Une vieille princesse s'est particulièrement agitée, on ne se gênait pas de parler de nous en italien. Le comte de Balzorano, fiancé de Giselle s'installa avec un autre, en face de nous, qui étions au premier rang, moitié sur [la] chaise, moitié sur la boîte de l'orchestre, se conduisant pas du tout en fiancé, mais guettant mes pieds, accrochant ma traîne jusqu'à trois fois, regardant... tout comme si je l'intéressais vraiment. A vrai dire c'est un superbe garçon au type plutôt Français, très grand, mince, des yeux gris et très vifs, des dents littéralement comme les plus belles perles du monde et un teint frais et agréable.
Celui qui était avec lui et qu'il nommait Giovanni était grave, doux même tendre, aux yeux sombres dessous des paupières lourdes, au teint plutôt fleuri que frais; et puis les boutons de la chemise, les souliers et tout le reste m'ont fait penser, et cette fois avec raison, que c'était enfin l'invisible Borghése. [En travers: C'était le prince Tondi]. Jusqu'au nom puisque Balzorano le nommait Giovanni. Si ça avait été un autre jour j'aurais eu pitié de leur pose excentrique et leur aurais offert une place puisqu'il y en avait une à côté de moi, mais ce soir... Ah ! Seigneur. Ils avaient l'air si avenant sans impudence que je me les rappelle avec plaisir. Fabbricatore vient nous saluer dans l'entracte, et à la fin nous nous joignons à ses dames qui sont visiblement vexées de ma maladie qui ne m'empêche d'aller que chez eux. Vraiment, je suis maladroite, mais je fais l'aimable et je tousse, je m'enveloppe le cou, je suis douce. On nous présente le marquis de Pascarola, un du Veglione, très petit, chétif, barbe pointue, blond, auquel maman a dit tout bonnement que oui, qu'elle a été au Veglione. Mon Dieu pardonnez-moi, mais elle devient de jour en jour plus bête.
Ce cercle est presque un salon mais nous n'y étions pas comfortable comme on dit en anglais. On nous regardait et je ne pouvais pas m'étaler avec confiance.
Je voudrais rayer cette soirée, l'escamoter, je me sens après comme après une action honteuse.