Lundi 5 mars 1877
Temps affreux, humeur triste. Larderei n'arrive pas et Borghése se cache !Mme Hamontoff nous a fait une longue visite avec sa fille.
Maman se porte mal, nous commandons le diner chez nous, entre le domestique.
- Mais, lui dis-je entre autre chose, on ne peut jamais voir votre prince Borghése, j'ai bien envie de le voir.
- Ce soir il dîne à la table d'hôte.
Je ne sais comment cela s'est fait, mais en quatre minutes j'étais coiffée, habillée, et je montais après avoir battu Rosalie qui se tordait de rire.
J'arrive essouflée à table, je cherche... rien ! Enchantée de me sauver je rencontre sur l'escalier Rosalie.
- Il est chez lui !
- Comment !
- Il a reçu un message à table et à présent il s'habille, venez vite.
Je mets ma fourrure et m'embusque dans un corridor très étroit et sombre qui donne sur le grand corridor en face de la porte de cet animal si difficile à voir.
Je tremblais comme si il s'agissait de surprendre un mari coupable; le temps me semblait si long dans ce réduit noir à double issue où j'étais à chaque instant exposée à être pincée par des gens de l'hôtel.
Je battais la mesure, Rosalie guettait; tout à coup la porte s'ouvre, c'est le faquin qui va porter le couvre-pied de sa majesté dans la voiture, je ne savais où me mettre de peur, il semblait que cela ne finirait jamais, un peu de côté se trouve un autre corridor parallèle au mien, de sorte que nous devions nous rencontrer sur le palier de l'escalier de service par lequel il passe toujours au lieu du grand sur lequel se trouve notre appartement.
Je commençais à croire qu'il s'était couché comme hier lorsqu'enfin la porte s'ouvre, j'entends une voix et Rosalie m'indique l'escalier, je file... Ah ! bien oui, le diable lui met en tête de passer par le grand escalier, je descends aussi vite que mes mules me le permettent, je sors dans la rue pour rentrer par la principale porte, de laquelle il devait sortir. Un landau est à la porte, c'est le sien, je me précipite, un fiacre sort de sous terre et me coupe le chemin, en me rejetant sur le mur auquel je m'appuie menacée par les roues qui vont m'écraser les pieds; le concierge crie contre le cocher qui recule, qui avance, qui refoule le portier qui tâche en vain de livrer passage.
Rosalie me tire par le bras, je vois un tas de gens qui se bousculent, je cherche le prince mais on ne peut rester plus longtemps dehors sans raison.
- Bon Dieu, dis-je pour me donner une contenance devant les domestiques, on ne peut donc plus rentrer d[e l]'église !
L'église est entre les deux portes de l'hôtel. Et je passe prenant le parti de voir ce rara avis [sic] une autre fois.
- Eh bien Mademoiselle ! dit Rosalie.
- Eh bien, c'est votre faute !
- Mais vous l'avez vu !
- Mais non.
- Comment ! Je vous ai pris le bras en disant : passez Mademoiselle juste comme le concierge aidait le prince à monter en voiture !
- Il était là.
- A deux pas de vous.
- Qu'est-ce que vous dites !
- Mais vous vous êtes arrêtée là, j'ai cru que vous le contempliez !
- Ah ! bon Dieu, bon Dieu !
- Maman, dis-je en rentrant dans le salon, je crois à la Fatalité .
Le résultat de ceci est qu'au lieu d'attendre une demi-heure comme ce soir, demain j'attendrai une heure. C'est que cela va me rendre acharnée !
Ah ! Larderei.
Ce soir Altamura m'a amené le professeur de mandoline et j'ai commencé. Ce sera très poétique, je pourrai m'en aller chanter des sérénades sous des fenêtres de jeunes gens. Non, c'est un genre déplorable.
Mais que dites-vous de ce soir avec Borghése ! Si je savais au moins comment il est.
Je m'en vais devenir fataliste, c'est le seul moyen de ne s'inquiéter de rien.