Deník Marie Bashkirtseff

Comme Larderei continue à ne pas arriver, je continue mes rares excursions.
Après une visite de Doenhoff qui a été très convenable, nous allons à San-Martino. C'est un ancien couvent. [Cinq lignes cancellées]
Et je n'ai jamais vu rien d'aussi sympathique. Les musées glacent, celui de San-Martino amuse et attire. L'ancien carrosse du syndic et la galère de Charles III m'ont monté la tête. Et ces corridors aux planchers de mosaïque et ces plafonds aux moulures grandioses, l'église et les chapelles sont quelque chose de merveilleux, leur grandeur modérée permet d'apprécier les détails.
Cet assemblage de marbres luisants, de pierres précieuses, de mosaïques, dans chaque coin, de haut en bas, au plafond comme sur le parquet. Je ne crois pas avoir vu beaucoup de toiles remarquables, oui, celles de Guido Reni, de Spagnaletto.
Les patientes œuvres du fra Buonaventura. Les anciennes porcelaines de Capo-di-Monte. Les portraits en soie et un tableau sur verre représentant l'épisode de la femme de Putiphar, traité avec une vérité comique. La cour de marbre blanc avec ses soixante colonnes est d'une rare beauté. Notre guide nous dit qu'il ne reste plus que cinq moines; trois frères et deux laïques, qui demeurent quelque part en haut, dans une aile abandonnée.
[Huit lignes cancellées]
[Dans la marge: Remarquez et souvenez-vous]
On monte dans une sorte de tour avec deux balcons suspendus au dessus des autres hauteurs qui semblent des précipices, la vue de là est belle à étourdir. On voit les montagnes, les villes, les plaines [Quelques mots cancellés] et Naples, à travers une sorte de brouillard bleu qui n'est rien autre que la distance.
- Que se passe-t-il donc aujourd'hui à Naples? dis-je en prêtant l'oreille.
- Mais rien, c'est le peuple napolitain, répondit en souriant le guide.
- C'est toujours ainsi ?
- Toujours.
Il s'élevait de cet amas de toits une clameur, un hurlement continuel, comme des explosions de voix non interrompues, dont on ne se fait pas l'idée dans la ville même. Vraiment cela vous donne une sorte d'épouvante, et cette rumeur qui s'élève avec le brouillard bleu fait étrangement sentir à quelle hauteur on se trouve et donne le vertige.
Ces chapelles de marbre m'ont ravie. Le pays qui possède ce que possède l'Italie est le pays le plus riche du monde. Je compare l'Italie avec le reste de l'univers comme un magnifique tableau avec un mur blanchi à la chaux.
Comment ai-je osé juger Naples l'année passée ! Avais-je seulement vu !
[Une ligne cancellée]
Toute la route de San-Martino et la descente par le Pausilippe présentent des beautés renversantes. Et ces villes éparpillées, et cette mer, et le Vésuve et le ciel, et la grotte de Pozzuali qu'on aperçoit comme une bouche de canon ! On perd la tête.
Vous savez ? Les comtes Merjeewsky père et fils sont à Nice, le père a dit à ma tante qu'il venait exprès de la Russie pour marier son fils avec moi. Povero gente ! comme dit Larderei. Fi !
Doenhoff est venu le soir. Je me sens plus libre d'esprit et deviens peu à peu raisonnable, seulement l'air insensé de Larderei m'affole. Je relis mon voyage à Florence et puis Dina nous (Doenhoff parti) représente Merisano, en pantalon, mon riding-hot en tête, les balais de la cheminée en guise de canne et la carte de visite d'Altamura roulée en cigare.
Elle l'imite dans la perfection aussi avons-nous ri !