## Jeudi 24 novembre 1876
## Vendredi 25 novembre 1876
Jusqu'au soir tout s'est passé tant bien que mal mais tout d'un coup on engagea une conversation fort sérieuse, fort modérée, fort honnête sur mon avenir. Maman s'est exprimée en termes convenables sous tous les rapports. C'est alors qu'il fallait voir mon père ! Il baissait les yeux, il sifflait des hypocrisies, et quant à répondre... nenni.
Il y a un dialogue petit-russien qui caractérise la nation et qui pourra en même temps donner une idée de la manière de mon père.
Deux paysans :
1er - Nous marchons ensemble sur le grand chemin.
2eme . Qui, nous marchions.
1er - Nous avons trouvé une pelisse ?
2eme. Nous l'avons trouvée.
1er - Je te l'ai donnée?
2eme - Tu me l'as donnée ?
1er - Tu l'as prise ?
2eme . je l'ai prise.
1er - Ou est-elle ?
2eme - Quoi ?
1er - La pelisse !
2eme . Quelle pelisse ?
1er - Mais nous marchions sur le grand chemin ?
2eme - Qui.
1er - Nous avons trouvé une pelisse.
2eme - Nous l'avons trouvée.
1er - Je te l'ai donnée ?
2eme - Tu me l'as donnée.
1er - Et tu l'as prise ?
2eme. je l'ai prise.
1er. où est-elle donc ?
2eme. Quoi ?
1er - La pelisse !
2eme- Quelle pelisse ?
Et ainsi de suite jusqu'à l'infini, seulement comme le sujet n'était pas bien drôle pour moi j'étouffais et il me montait quelque chose au gosier qui me faisait un mal affreux surtout parce que je ne me permettais pas de pleurer.
Je demandai à rentrer avec Dina laissant maman et son mari au restauraut russe.
[Deux lignes cancellées]
Pendant une heure entière je suis restée immobile, les lèvres serrées et la poitrine oppressée ne sachant ni ce que je pensais ni ce qui se faisait autour de moi.
Alors mon père vint me baiser les cheveux, les mains, la figure avec des plaintes hypocrites et lâches.
— Le jour où tu auras vraiment besoin de secours ou de protection dis-moi un mot et je te tendrai la main.
Je ramassais mes dernières forces et me raidissant le gosier je dis :
— Ce jour est venu, où est votre main?
— A présent tu n'as pas encore besoin se hâta-t-il de répondre.
— Si, j'ai besoin.
— Non, non.
Et il parla d'autre chose.
— Pensez-vous, Monsieur, que le jour vienne où j'aurai besoin d'argent ? Oh ! que vous êtes impertinent ! Ce jour-ià je me ferai chanteuse ou professeur de piano mais je ne vous demanderai rien !
Il ne s'offensa pas, il lui suffisait de me voir si malheureuse que je n'en pouvais plus.
— Je me venge ! dit-il à maman.
0 le lâche .
[En travers : En prêtant à sa conduite un caractère de vengeance, je l'ennoblis, je le justifie. Il ne se vengeait pas. Non. Il était vil et méchant comme toujours ]
Je n'eus que la force de tout ôter et de me mettre au lit. Il n'était pas neuf heures.
Le lendemain je m'éveillai de fort bonne heure et je me repris à penser à hier. Je me souviens que j'ai été chez une merveilleux brodeur et dessinateur nommé Duchod. J'y suis allée avec Mme de Mertens qui m'a fait une singulière proposition. Rien moins qu'une demande en mariage.
M. Janvier de La Motte, ancien préfet et député bonapartiste désire marier son fils, jeune homme de vingt-sept ans, maire de son département, conseiller général et député comme son père. Ce monsieur Février, non, Janvier veut une dot et un esprit qui lui fasse un salon politique.
Cela me parut baroque, appliqué à moi et je répondis que je n'avais nulle envie de me marier, la baronne insistait sur les charmes des deux messieurs de La Motte.
— Dans tous les cas, dit-elle, je vous assure que vous devriez les connaître.
— Les connaître ? je veux bien.
— Ce sont des amis de Cassagnac, des bonapartistes enragés et vous qui aimez les "conspirations", la politique...
Vieille folle.
Mon chagrin et mon humiliation d'hier ont été récompensés ce matin. Maman me réveilla en me donnant un billet de Mouzay dans lequel elle invite à déjeuner aujourd'hui en joignant à son invitation un billet de Cassagnac.
Cette chère et excellente femme !
Monsieur mon père qui voulait partir la nuit n'en fit rien après avoir reçu l'invitation (hier jeudi), au contraire il endossa une redingote avec boutonnière d'ordres dont il est décoré et se rendit avec une docilité admirable au quatrième étage de la rue Saint-Honoré, 420. Il reviendra à Paris et Cassagnac le mènera avec lui. Lui qui ne nous fait que du mal aura cette relation grâce à moi I!
Enfin, que voulez-vous ?
[//]: # ( 2025-07-22T21:25:00 RSR: Entry extracted from book 9 raw carnet, lines 6287-6408. Marie's father's evasive tactics regarding her future mirror the Little Russian folk dialogue about the lost pelisse - endless circular conversation avoiding responsibility. When confronted about providing support, his promise to help "Le jour où tu auras vraiment besoin" is immediately withdrawn when she declares that day has come. His admission "Je me venge!" reveals his cruelty toward Marie as revenge against her mother. Marie correctly notes this attribution of vengeance "ennoblit" him - he's not vengeful but simply "vil et méchant comme toujours" (vile and wicked as always). The marriage proposal from M. Janvier de La Motte, a 27-year-old Bonapartist politician seeking "une dot et un esprit qui lui fasse un salon politique," seems "baroque" applied to her. The compensation for yesterday's humiliation comes via Mouzay's invitation to lunch with Cassagnac, causing her father to don his decorated frock coat and submit "avec une docilité admirable" to meeting at 420 rue Saint-Honoré, fourth floor. )