Deník Marie Bashkirtseff

Nous avons été chez le prince Serge Kotchoubey. Mon père s'était fait beau, si beau qu'il avait même des gants un peu trop clairs.
J'étais en blanc comme aux courses de Naples, seulement j'avais un chapeau tout en plumes ou ailes noires, de cette forme du classique comme il faut russe, que je n'aime pas, mais qui est appropriée à la circonstance. La campagne du prince est à dix kilomètres de Gavronzi, cette fameuse Dikanka chanté par Pouchkine en même temps que "Les amours de Mazeppa et de Marie Kotchoubey", la dénonciation au tsar et l'exécution du prince Basile Kotchoubey.
La propriété a été surtout embellie par le prince Victor Pavlovitch Kotchoubey, grand chancelier de l'Empire, un remarquable homme d'état, le père du prince actuel.
Dikanka peut rivaliser comme beauté de jardin, de parc, de bâtiments, avec les villas Borghése et Doria à Rome. Sauf les débris antiques inimitables et irremplaçables Dikanka est plus riche, [Mots noircis: presque une] petite ville et je ne compte pas les cabanes des paysans, je ne parle que de la maison qui ressemble fort à un palais, et de ses dépendances. Je suis émerveillée de trouver cette résidence royale en pleine Petite-Russie. Et quel dommage ! On en ignore même l'existence. Il y a plusieurs cours, des écuries, des fabriques, des machines, des ateliers... le prince a la manie de fabriquer, de bâtir, d'orner.
Mais la porte de la maison ouverte toute ressemblance italienne disparaît. L'antichambre est mesquine par rapport au reste et on ne voit qu'une belle maison de grand seigneur, mais de cette splendeur, de cette majesté, de cet art divin, qui vous ravissent l'âme dans les palais italiens... point.
Le prince est un homme de cinquante ou cinquante-cinq ans, veuf depuis deux années je crois. Le type du qrand seigneur russe, un de ces hommes de l'ancien temps qu'on commence à regarder comme des animaux d'une autre espèce que la nôtre.
Ses manières et sa conversation me rendirent un peu confuse au commencement, abrutie comme je le suis, mais au bout de cinq minutes j'étais très heureuse. Il me conduisit à son bras devant les principaux tableaux et par tous les salons. La salle à manger est superbe, on me donna la place d'honneur, à droite le prince et mon père, à gauche un M. Ostrogradsky. Plus loin plusieurs personnes qui ne furent pas présentées et qui vinrent humblement prendre leur place: les tenants du moyen-âge.
Tout allait à ravir quand... quand il m'arrive... en un mot, ce qui n'arrive pas aux hommes. La tête me tourne et je sens ce malaise détestable qu'on a en pareil cas. Je prétextai un mal de tête et me levai de table, d'ailleurs on avait fini.
Entrée au salon mauresque je m'assis et me suis presque trouvée mal. On me montra les tableaux, les statuettes, le portrait du Prince Basile et sa chemise tachée de sang suspendue dans une armoire à laquelle le portrait sert de battant.
On me mena voir les chevaux, mais je ne voyais rien, et nous dûmes partir. Oh ! cela a été vraiment absurde ! Comme exprès cette fois ! Jamais je ne suis malade, et aujourd'hui !
Fi ! l'horreur.
Et le prince qui est si agréable, si amusant ! Cela n'arrive qu' à moi !
Mon père m'a longtemps retenue chez lui et il est bien tard.