Deník Marie Bashkirtseff

— Je devrais selon toutes les règles te faire un cadeau, mais je ne suis pas un homme à bouquets, je t'ouvre un crédit de mille roubles, trois mille trois cents francs, tu achèteras ce que tu voudras.
— Un cadeau, mon père ? Je veux bien. Donnez et merci; mais je vous dois cinquante cinq roubles, veuillez les recevoir.
Et je lui payai cette dette de jeu.
Alexandre me conseille de demander de l'argent. Je ne le puis pas, ma politique le défend. Mon prestige serait perdu, je ne serais plus moi. Mais accepter un cadeau, c'est tout naturel, et refuser serait impoli.
Il est utile de remarquer que depuis que je suis au monde je n'ai jamais accepté ni un joujou ni de l'argent de mon père. Aussi avait-il pour moi une sorte de haine respectueuse.
Je ne suis pas fière d'aujourd'hui, vous le voyez. Cassagnac fait du tapage. Sont-ils heureux ces messieurs. L'époque de la fronde a été le paradis pour les femmes, cette époque-ci est le paradis des hommes, chacun crie, chacun se fait une célébrité, chacun fait du bruit et on en parle et on s'en occupe.
Pauvre moi !
En attentant ma future célébrité je chasse en costume d'homme, une gibecière suspendue au cou, et un Funk dans les mains. Nous partîmes, mon père, Paul, le Prince et moi, vers deux heures en char à bancs, et je criais aux paysans que nous rencontrions que j'étais une femme, car j'étais hien déguisée.
Màis imaginez quelles hanches, le pantalon de Michel fut de moitié trop étroit, et je dus prendre celui de mon père, qui se trouva trop long, mais je le fourrai dans les bottes, et comme le costume était en foulard écru, cela m'allait fort bien.
Maintenant, voilà, je me trouve à sec pour décrire, ne sachant ni les noms des... enfin toutes ces choses de chasse. Les ronces, les joncs, [Mots noircis: les herbes], le bois si épais qu'on y passait à peine, les branches qui vous rasaient de tous les côtés, et un air délicieusement pur, pas de soleil et une petite pluie faite pour charmer le chasseur... qui a chaud.
Nous avons marché, marché, marché; je fis le tour d'un petit lac, le fusil armé et prête à faire feu espérant à chaque instant [Mot noirci: voir] s'élever un canard. Mais rien ! Je me demandais déjà si je n'allais pas décharger mon fusil contre les lézards qui me sautaient par dessus les pieds ou contre Michel qui marchait derrière moi et dont je sentais les yeux fixés sur ma personne en costume masculin, et avec les plus coupables pensées.
Je trouvai le juste milieu, ce juste milieu que la France ne peut trouver, j'ai tué roide un corbeau qui perché tout au haut d'un chêne ne se doutait de rien, d'autant plus que mon père et Michel couchés sur l'herbe au milieu de la clairière, attiraient son attention.
J'arrachai les plumes de sa queue et je m'en fis une aigrette. Les autres n'ont même pas tiré une fois, ils ne faisaient que marcher et mon père à la tête, en caleçons fourrés dans ses chaussettes, et chaussé de souliers immenses. Sa maigreur était patente et je me mets à en rire saisissant l'occasion où entrant dans un marécage, au lieu de baisser la voix, il se met à parler français, [Mots noircis et rayés: pensant que ce changement d'idiome suffirait pour ne pas les effaroucher] les canards sauvages ne comprenant pas.
Paul a tué une grive, ce fut toute la chasse.
Une mère qui croit son enfant mort et mort par sa faute, qui n'est pas certaine de sa mort mais qui n'en ose rien dire de crainte de s'en assurer; cette mère retrouve tout à coup cet enfant pleuré qui a causé tant d'angoisses, qui a tant fait douter et souffrir... cette mère-là doit être heureuse. Il me semble que ce qu'elle [Mot noirci: ressent] doit être à peu près la même chose que j'éprouve [Mot noirci: en] retrouvant ma voix après chaque enrouement.
Après avoir bien ri au salon, je m'arrêtai un instant [sur i'esca]lier et tout d'un coup j'ai pu chanter !
C'est au remède de Walitsky, que je dois cela.