Deník Marie Bashkirtseff

Nous avons été prendre mes malles à la douane. Ce que nous avons traversé de corridors, de chambres, de bureaux, ce que nous avons vu de douaniers, d'hommes de toutes espèces ! On a fouillé toutes les malles, je leur défaisais l'emballage en donnant des coups de poing aux robes et aux chapeaux, ce qui a modéré, je crois, leur zèle en prouvant que je n'étais pas marchande de modes.
En vain je cherche la Russie, tout est à l'allemande dans cet hôtel. Nous avons déjeuné au jardin qui se trouve dans la cour d'honneur. Puis je me suis habillée et nous sommes allés chercher les Sapogenikoff.
Le cocher hésitait encore entre deux maisons quand je fus comme enlevée de la voiture par Giro et Marie qui s'étaient précipitées dans la rue m'ayant vue de la fenêtre. Laissant Paul et mon oncle avec Nina, je me suis élancée dans la chambre des filles et, pendant une heure, ça a été une confusion, un bavardage, des cris, comme au temps de Girofla !
Je les enlevai avec moi, nous traversâmes la Néva en deux bateaux, dans le premier les Trois Grâces, dans le second les messieurs et Chocolat. S'il y a quelque chose de beau à Pétersbourg, c'est cette rivière superbe, large comme un lac, aux eaux claires et si transparentes qu'on voit le fond. Je suis fière de parler le russe, comme une langue de plus, et ces animaux de Russes n'apprécient pas mes nobles efforts.
Vers dix heures, Nina est venue nous retrouver, les messieurs nous laissèrent, mes Grâces furent reconduites à la maison, et Nina resta à dormir chez moi, il est quatre heures, nous avons regardé mes robes, cela fait plaisir de veiller quelquefois, il semble qu'on fasse quelque action défendue. Mais peu à peu Nina se mit à me parler de tout ce dont on ne parle jamais aux jeunes filles et à tort. Une de ses remarques m'a frappée comme justesse. C'est que la femme en se donnant à un homme, soit même son mari, subit une sorte d'humiliation, car elle sent que du côté de l'homme est la force et l'impunité, et du sien l'abaissement, puisqu'elle subit. L'homme accomplit un acte de souverain, la femme n'est qu'un instrument passif, quel que soit l'amour ; l'homme, à peine satisfait, voit dans la femme une pauvre petite à qui il a tout donné, il l'aime bien un peu pour le plaisir qu'elle lui a procuré, mais c'est le passé, c'est fini, et il se relève comme si rien n'était, tandis que la femme... c'est différent ; et de très loin je puis juger en me souvenant de moi après la promenade à cheval avec Antonelli, pendant qu'il était très tranquillement au club. D'ailleurs c'est presque naturel; l'homme donne, la femme reçoit, à elle donc l'amour, le souvenir, puisqu'elle a diminué l'homme d'une certaine quantité de... de... de fluides, qui doit agir sur elle et dont elle est augmentée, moralement même. Mais ce n'est pas juste. Ce devrait être donnant donnant.
Les hommes se marient après tout, ils posent pour être sages, rangés, tranquilles et ils se révoltent à la moindre sauvagerie de la femme. Est-ce juste, est-ce selon le bon sens ? Ils sont rangés parce qu'ils sont dégoûtés du contraire, mais les femmes toutes neuves, doivent-elles, peuvent-elles l'être ? L'homme est tout râpé, il apporte à une jeune fille les beaux restes de son esprit et de son corps, il est fatigué, il prend une femme pour se reposer, il demande une femme d'intérieur qui n'aille même pas dans le monde, qui se contente de ses haillons, est-ce raisonnable ? Je ne prêche pas la dépravation des femmes mais je demande justice et indulgence. Mais pauvre innocente, je me mêle d'affaires dont je ne sais rien. Gens compétents, gens justes, ai-je raison ?
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Au lieu de visiter les églises, j'ai dormi, et Nina m'emmena déjeuner chez elle. Son perroquet parlait, ses filles criaient, je chantais, on se croirait à Nice. Le coupé à deux places donna asile aux Trois Grâces qui allèrent par une pluie battante voir la cathédrale d'Issakië, célèbre par ses colonnes de malachite et de lapis lazuli. Ces colonnes sont d'une richesse extrême mais de mauvais goût car le vert du malachite et le bleu du lapis-lazuli se détruisent mutuellement. Les mosaïques et les peintures sont idéales, des vraies figures de saints, de la Vierge, des anges. Toute l'église est en marbre, les quatres façades avec des colonnes en granit sont belles mais elles ne sont pas en harmonie avec le dôme doré byzantin. Et, en général, on reçoit une sorte d'impression pénible de l'ensemble extérieur car le dôme est trop important et écrase les quatre petits dômes surmontant les façades à colonnes qui, sans cela, seraient si belles. La profusion d'or et d'ornements à l'intérieur produit le plus heureux effet, le bigarré est harmonieux et du meilleur goût sauf les deux colonnes de lapis lazuli qui seraient superbes mais ailleurs.
On célébrait un mariage du peuple. Les mariés étaient laids et nous n'avons pas regardé longtemps. J'aime le peuple russe, bon, brave, loyal, naïf. Ces hommes et ces femmes s'arrêtent devant chaque église et chaque chapelle, devant chaque niche à image, et se signent et font leurs dévotions au milieu de la rue comme s'ils étaient chez eux.
Après la cathédrale d'Issakië nous allâmes à celle de Kazan. Encore un mariage, et une mariée charmante. Cette cathédrale est bâtie à l'imitation de Saint-Pierre de Rome mais la colonnade a l'air de trop, elle semble ne pas se rattacher au bâtiment et elle n'est pas assez prolongée de sorte que le demi-cercle n'est pas formé, et tout cela donne une tournure désavantageuse et non achevée au monument.
Plus loin sur le Newski, la statue de Catherine la Grande. Et devant le Sénat près du Palais d'hiver, qui est soit dit en passant une immense caserne, la statue équestre de Pierre le Grand, d'une main montrant le Sénat de l'autre la Néva. Le peuple interprète singulièrement cette double indication. Le tzar, dit-on montre le Sénat d'une main et la rivière d'une autre pour dire qu'il vaut mieux se noyer dans la Néva que plaider au Sénat.
La statue de Nicolas est remarquable en ce qu'elle n'est pas soutenue par les deux jambes et la queue du cheval, trois appuis, mais seulement par les jambes ; cette merveille m'a fait faire une lugubre réflexion. Les communards auront moins à faire, l'appui de la queue manquant.
J'ai dîné seule avec mes Grâces, Étienne et Paul pour spectateurs, ils se disent très sérieusement ma cour ; ils m'agacent horriblement. Je voudrais ne voir que Giro et Marie.
Paul me raccommode les dentelles et me sert de la façon la plus chevaleresque mais il m'agace. Ce qui me charmerait dans un autre ne fait que me le faire supporter.
Il pleut et je suis enrhumée. J'écris à maman : « Pétersbourg est une saleté ! Les pavés sont atroces pour une capitale, on est impitoyablement secoué ; le Palais d'Hiver est une caserne, le Grand-Théâtre un énorme cabinet d'aisances, les cathédrales riches, mais biscornues et mal comprises. »
Et ajoutez à cela le climat, vous aurez le charme complet.
J'ai essayé de me monter la tête en regardant le portrait de Pietro Antonelli mais il ne me semble pas assez beau pour que j'oublie qu'il est un vilain homme, une créature qu'on ne peut que mépriser. Je ne suis plus en colère contre lui, car je le méprise complètement, non pour une insulte personnelle, mais pour sa manière de vivre, sa faiblesse... attendez, je vais vous définir le sentiment que je viens de nommer. La faiblesse qui nous pousse au bien, aux sentiments tendres, au pardon des injures à un être aimé, peut s'appeler de ce nom. Mais la faiblesse qui pousse au mal et à la vilenie, se nomme... lâcheté.
J'ai cru que je sentirais davantage l'absence des miens ; je ne suis pourtant pas contente mais cela tient plutôt à la présence des gens désagréables et communs (mon pauvre oncle malgré sa bonté) qu'à l'absence de ceux que j'aime.