Mercredi, 26 juillet 1876 - Jeudi, 27 juillet 1876
Audiffret a été [mots rayés] prévenu que nous déjeunions.
Ayant reconduit Mouzay jusqu'en bas, je rentrai seule suivie à distance d'un jeune homme, mais il m'arrive tous les jours d'être plus ou moins suivie dans ce fichu hôtel, je n'y ai fait aucune attention. Et dix minutes après on m'apporta un grand bouquet de roses et une carte de visite : Eugène Fishhoff, d'ailleurs la voici, cette carte singulière. Bien entendu, je n'ai pas répondu, j'ai gardé le bouquet et j'ai fait mettre l'homme dehors.
Il était trop tard pour partir, je mis ma robe de voyage et courus avec ma tante chez Mouzay pour lui raconter l'aventure. Mais elle connaît le petit, Mme de Mertens aussi. C'est un polisson de premier ordre qui court les actrices et plus mauvais que ça encore.
Il a eu l'impudence de nous suivre jusqu'au boulevard Haussmann, 29 (où loge Mouzay) et pendant que nous étions chez Mouzay il laissait sa carte chez Mme de Mertens.
C'est bizarre, avant-hier je me suis couchée et, jusqu'à ce que je me fusse endormie, je voyais toujours la figure d'Antonelli se dégager comme une ombre derrière la massive masse de Cassagnac.
Enfin, hier à sept heures du matin nous avons quitté Paris.
Pendant le voyage je me suis amusée à donner une leçon d'histoire à Chocolat et ce brigand, grâce à moi, a une idée des anciens Grecs, de Rome gouvernée d'abord par des rois, puis en république et enfin en empire, comme la France, et de l'histoire de France à partir du roi auquel on a coupé le cou. Je lui ai expliqué les différents partis qui existent à présent et Chocolat est au courant de tout, il sait même ce que c'est qu'un député. Je lui racontais et le questionnais ensuite.
Et quand j'eus fini je lui demandai à quel parti il appartenait, ce brigand me répondit :
— Je suis bonapartiste !
Voilà comment il résume ce que je lui ai appris : le dernier roi était Louis XVI qui était très bon, mais les républicains qui sont des gens qui ne cherchent qu'à avoir de l'argent et des honneurs lui ont coupé le cou et à sa femme Marie-Antoinette aussi, et ils ont fait une république. Alors la France était très misérable et il est né en Corse un homme qui était Napoléon Bonaparte et qui avait tant d'esprit et de courage, qu'on l'a fait colonel puis général, alors il a conquis tout le monde et les Français l'aimaient beaucoup. Mais, étant allé en Russie, il a oublié de prendre des pelisses pour ses soldats et ils étaient très malheureux à cause du froid. Et les Russes ont brûlé Moscou, alors Napoléon, qui était déjà empereur, est revenu en France, mais comme il était malheureux, les Français qui n'aiment que ceux qui ont de la chance, ne l'ont plus aimé et tous les autres rois, pour se venger, lui ont ordonné d'abdiquer. Alors il est allé à l'île d'Elbe puis il est revenu pour cent jours à Paris et enfin on lui a couru après, alors il a vu un vaisseau anglais et il a prié qu'on le sauve et, quand il a monté dessus, on l'a fait prisonnier et on l'a conduit à l'île de Sainte-Hélène où il est mort.
Je vous assure que Chocolat a dit bien du vrai.
Enfin ce matin nous sommes entrés à Berlin. Et cette ville m'a fait une impression singulièrement agréable, et les maisons sont fort belles.
Je ne sais pas écrire un mot aujourd'hui. C'est énervant !
« Deux sentiments sont communs aux natures altières ou affectueuses : celui de l'extrême susceptibilité de l'opinion et de l'extrême amertume quand cette opinion est injuste. »
Il est onze heures, je n'ai pas mis le nez dehors, j'ai bien employé ma journée d'ailleurs, je n'ai fait que manger. Que voulez-vous qu'on fasse en Prusse ?
J'ai télégraphié à maman, à mon père, à Étienne et à Yssayevitch.
Ma tante ne croit pas à de l'amitié entre moi et Paul de Cassagnac.
— Allons, Madame ! Vous ne pensez pas, j'espère, qu'il tombera amoureux de moi.
— Non, il ne vous aimera pas car c'est un homme universel, mais il y aura de la flirtation.