Jeudi, 20 juillet 1876
LIVRE 64ᵉ
Depuis le mercredi 19 juillet 1876 jusqu'au mercredi 16 août 1876
Paris : Grand Hôtel, 59
Berlin : Hôtel de Russie, depuis le 26 juillet, depuis le 3 août, à Pétersbourg
Moscou le 12 août
Lundi 14 août à Chpatovska
Mais nous n'oublions pas de dire que ce soir nous avons été à l'Opéra. On donnait Faust. Mme de Mouzay était avec nous, car nous avions une belle loge de face au premier.
J'avais une toilette charmante et assez étrange. C'était une chemisette de batiste, froncée au cou comme les chemises des paysannes, toute unie, de sorte que la coulisse est pour ainsi dire au naturel. De larges manches russes, en batiste aussi, jusqu'au coude. Un corsage décolleté en cœur derrière et devant, long de façon à former une légère pointe derrière et devant, pas même une pointe, c'est simplement un corsage plus long que la taille, ce qui lui permet de dessiner le commencement des hanches. Une broderie sur foulard crème appliquée sur le corsage qui est également en foulard ainsi que la jupe, droite et froncée devant et derrière ; la jupe est cousue au corsage comme les anciennes robes. Maintenant lorsqu'on marche on relève la queue sur le bras gauche et par ce mouvement on découvre une jupe de dessous, en foulard comme la robe, mais courte et garnie de la même broderie et d'une large valencienne jaunie. Pas de bijoux. Coiffure à l'antique, souliers en chevreau crème, bas roses. Des mitaines de soie blanche jusqu'aux coudes, avec des nœuds crèmes.
Mais j'aurais pu aussi bien ne pas m'habiller. La salle est déplorablement éclairée, on ne distingue ni toilettes ni figures. Sans Mouzay qui causait tout le temps, je serais endormie d'ennui. Le chant est médiocre, Marguerite est passable, Faust est affreux. Chaque fois que je revois cet opéra, le troisième acte surtout, je ne puis m'empêcher de trouver souverainement ridicule la phrase : Salut, demeure chaste et pure ! dite par un homme qui une heure plus tard souille cette demeure de la cave au grenier. Il faudra lire le Faust de Goethe, peut-être la conduite du héros y est-elle motivée, car dans l'opéra elle est ignoble tellement qu'elle en devient incompréhensible.
J'ai beau dire, tout ce qui est vil et lâche est et sera incompréhensible pour moi.
Il faisait très chaud et pendant un entracte je suis sortie avec de Mouzay. Autant la salle est obscure et laide malgré ses dorures, autant l'entrée, les escaliers, les galeries et le foyer sont superbes. Cela rappelle les descriptions des palais des Césars, marbres, dorures, sculptures ! Les balustrades sont en onyx. Je m'appuyai à ces balustrades, debout avec de Mouzay, sur un de ces balcons qui sont créés pour faire valoir la beauté des femmes. Je ne m'attendais à aucun effet, l'obscurité de la salle m'avait donné l'idée que j'étais laide et mal mise et qu'on ne me regardait pas. Mais, en pleine lumière, je me sentis revivre, et mes yeux prirent quelque éclat lorsqu'on fit la haie sur notre passage. J'étais absorbée par le spectacle sans pareil qu'offrent ces escaliers et ces balcons remplis de monde, lorsque Mme de Mouzay me poussa du coude.
— Retournez-vous, me dit-elle.
Je me retournai et je vis une foule dans le corridor, devant la porte du balcon, comme devant un accident de voiture.
— Vraiment, dis-je à la comtesse, ils sont encore plus bêtes ici qu'à Rome.
Et comme, à Paris, je me sens toujours un peu mal à mon aise, je lui pris le bras et nous sommes rentrées dans notre loge qui, heureusement, se trouvait tout près.
La comtesse rayonnait d'orgueil et, pendant que le quatrième acte commençait, elle me baisait la main et me disait les choses les plus affectueuses. Ce qui me fait écrier : celui qui a le vouloir n'a pas le pouvoir !
Puis on parla du cardinal dans sa maison de fous et Mme de Mouzay, dans son contentement, voulut absolument voir le cardinal dans Méphistophélès, moi dans Marguerite... avant la robe grise, et Pierre dans Faust.
Cette femme me monte la tête en me disant que j'aurais pu prendre l'influence que je voudrais sur l'esprit du grand cardinal.
Mais j'ai manqué ma sortie, Chocolat nous attendait à la grande sortie et nous sommes passées d'un autre côté.
— Ah ! j'ai manqué ma sortie, dis-je en montant en voiture.
— Pas du tout, ma chère, dit la comtesse, on vous a bien assez regardée comme ça.
On m'a réveillée avec une lettre dont l'écriture me fit trembler. Mais l'ayant ouverte et lue je retombai sur le coussin, désappointée, presque en colère de m'être trompée.
C'est Bertha Boyd qui m'écrit. Comment a-t-elle su ma présence à Paris ? Elle dit qu'elle est arrivée mardi. Je ne me suis pas montrée dans les Champs-Élysées, elle n'a donc pas pu me voir. Je lui répondis immédiatement lui disant que je l'attendais chez moi à quatre heures. Chocolat, qui a été chargé de la commission, revint me dire qu'elle viendrait. Je l'attendis en vain et à six heures nous sommes allées à dîner chez la grosse comtesse.
J'avais une robe de batiste, très longue et toute unie avec un large volant brodé dans le bas. Depuis le haut jusqu'au bas, devant, des nœuds de ruban de satin blanc. Le bout de la traîne qui est très longue, est simplement retroussé et attaché à un bouton sur la ceinture, derrière. De sorte que, derrière, on voit une jupe pareille à la robe mais courte, c'est-à-dire traînant sur le plancher de dix ou quinze centimètres seulement. Comme hier.
Tous les pensionnaires ont dîné ensemble mais, comme il n'y a que des connaissances, cela a un air très convenable et le domestique vient annoncer : Madame la baronne est servie !
La baronne de Mertens a dû être surnaturellement belle, elle l'est encore d'ailleurs et si élégante, si comme il faut. Cela ne sent ni l'hôtel, ni la pension ordinaire, on est à la maison et dans une bonne maison.
On me fit chanter l'Agnus Dei de Verdi, la partie du soprano et du contralto l'une après l'autre.
Blanche Armonstrong, la nièce de la baronne, est venue me parler anglais : je parle bien anglais malgré le manque d'exercice.
Comme c'était convenu, Rémy vint avec sa voiture nous prendre à neuf heures.
J'étais triste mais cette promenade nocturne par ce beau temps au Bois me souriait assez.
Rémy poussait des exclamations à tout ce que je disais me prenait les mains..., peut-être trop souvent pour un ami. Mais qu'importe.
Le Bois tout noir, le ciel étoilé, ces allées sombres peuplées de voitures dont, dans l'obscurité, on ne distinguait que les lanternes qui vont et viennent comme d'énormes vers luisants, l'air frais et parfumé de la nuit, tout cela m'a fait du bien ; je n'ai cessé de fredonner des airs de Faust et de Ruy Blas. Et avec Ruy Blas j'ai pensé à Antonelli.
Je voudrais qu'il fût là, car la plus belle nature et le plus beau temps du monde me laissent une sensation de plaisir incomplet quand je n'ai pas, à côté ou en face de moi, un amoureux quelconque.
J'avais les idées les plus folâtres ce soir et ce pauvre Rémy en face de moi, ni homme ni femme pour moi, m'énervait tout en me faisant intérieurement rire, surtout quand j'ai pensé à ce qu'il penserait si je lui pressais le pied !.. Ah ! ce serait trop drôle, en vérité.
Berthe m'écrit encore, c'est moi qu'elle attendait hier, car dans ma lettre je lui avais laissé le choix de venir ou de m'attendre. Ce maudit Chocolat a confondu. Je lui écrivis immédiatement que demain j'irais chez elle.