Deník Marie Bashkirtseff

Rémy et son père ont été chez nous. Vous savez que Rémy a vingt ans ? C'est un excellent garçon et je suis très contente de l'avoir pour ami d'enfance. Le père et le fils m'ont prodigué toutes les louanges du ciel et de la terre et ont pris congé en espérant nous voir à l'allée des Acacias.
Bien que pâle et fatiguée d'esprit et de corps, je m'habillai et nous allâmes au Bois. D'ailleurs je suis si habituée d'être élégante que cela ne me coûte plus la moindre peine.
Dans cette allée il n'y avait que du monde comme il faut. Mais je ne voyais pas bien, j'étais assoupie comme à l'Exposition universelle de Vienne. Nous avons rencontré les Gonzalès, ou Moreno comme on veut, et j'ai eu bien soin de ne saluer que les hommes et de ne pas voir les saluts de Madame Moreno et de sa fille.
La Prodgers est ici. Elle est pour le moment la maîtresse du baron Roissard, député des Alpes-Maritimes. Ce baron était gueux comme... un pauvre diable, et s'est enrichi en épousant la fille d'un vieil Anglais et de sa femme de chambre mariée au domestique nègre de l'Anglais. Mais la femme ayant eu aussi des enfants de son mari, il s'est trouvé que le baron Roissard eut une quantité de petits beaux-frères et de petites belles-sœurs noirs.
D'ailleurs tout le monde sait cette histoire à Nice et M. Roissard y est même assez détesté à ce que m'a dit Mme di Clavesana.
Comment penser à un malheureux comme Pietro quand on voit à Paris tant de luxe, tant d'élégance, tant de richesse ! [HUIT LIGNES CANCELLÉES]
Voilà Mme Rattazzi en calèche huit-ressorts, avec des livrées rouge et or et bleu, et le laquais derrière la voiture pour plus de grandeur, seulement le derrière de sa livrée est tout râpé et misérable, et la dame elle-même est toute peinte, [une ligne rayée]
Et voici la princesse de Bourbon, fille de cocotte américaine, elle en a passablement l'air. Son mari est le fils du comte d'Aquila, oncle du roi de Naples, et de la sœur de l'empereur du Brésil. Et la mère de cette femme était une fille publique !
Justice de Dieu !
Bice m'a présenté un M. Gay, pour lui répéter un de mes mots. Pendant que ma tante regardait un... comment ça se nomme ? Un... panorama, je crois, j'ai fait une conversation anglaise avec Rice et Gay. C'est utile, au moins.
J'étais étendue sur une chaise longue et abrutie par ces rêveries malsaines quand on frappa à la porte. J'allai voir moi-même, c'était mon cher oncle Georges qui est à Paris pour le moment. A moitié ivre, à moitié fou. Il se vante d'avoir trouvé un protecteur contre ceux qui le tyrannisent, les tribunaux de Nice et d'Aix, où il a été jugé pour scandale et coups.
Devinez ce protecteur, imaginez que cette canaille ivre est allée chez le prince de Wittgenstein ! Et le prince l'a accueilli avec bonté, car la vie de mon cher oncle n'est rien d'autre que la caricature de la sienne.
Mais cette idée d'aller chez Wittgenstein. Ils sont grisés ensemble. Il me proposa de présenter Paul de Cassagnac : j'ai refusé.
Ah ! je m'ennuie, je suis misérable.
J'ai vu ma chère Gioia *.
Qu'y a-t-il donc en cette femme qui m'attire ?
Un jour je lui parlerai... quand je serai reine.
Ah ! que ma vie est triste ! Et Moreno qui me dit que je suis la beauté, l'esprit et le bonheur personnifiés !
D'ailleurs j'ai l'air excessivement heureuse et je prends soin de persuader à ceux qui me connaissent que je ne désire rien, que je suis riche, courtisée, heureuse, très heureuse, parfaitement heureuse.
Je hais la compassion oisive.
Je ne suis moi-même que devant Dieu. Sainte Vierge, faites qu'il ait pitié de moi.