Jeudi 29 juin 1876
Les journaux russes annoncent le deuil de la cour à cause de la mort du grand-duc [de] Mecklembourg-Strelitz, le mari de la grande-duchesse Hélène, fille du grand-duc Michel, oncle de notre Empereur. Ils annoncent aussi la visite du prince Humbert et de la princesse Marguerite à Pétersbourg, à cette occasion la cour ne quittera pas la ville comme c'est l'habitude et le palais d'Hiver sera transformé en vraie résidence d'été.Cette lecture m'a bouleversée. Je dois passer par Pétersbourg en allant chez moi, mais je tâcherai de prendre un autre chemin. Je n'ai pas envie d'étouffer d'envie et de rage. Maman dit qu'il y a la princesse Galitzine, certes elle est du monde... mais elle est ruinée, malheureuse. J'ai de l'argent, mais a-t-elle du crédit ? Ah ! c'est triste, c'est lourd, c'est agaçant ! Mon père a des connaissances à Pétersbourg, mon père est maréchal de noblesse... écrivons-lui.
Je lui ai écrit une lettre toute charmante et brûlante d'impatience et d'inquiétude je me mis à... faire emballer mes robes par Amélie. C'est toujours un pas vers le départ, vers mon but. J'étais fatiguée rien qu'à regarder cet amas de robes. Marie-Antoinette, Empire, Charles VII, Moyen âge, Louis XV, juive, etc. Il y en a de tous les styles, car chaque style est adoré successivement. Et puis les pelisses, les pardessus, les fichus, les ceintures, les écharpes, les aumônières, les chapeaux, les souliers. Ah ! par exemple les souliers méritent l'attention. Il y a une paire noire à talons rouges, les autres sont blancs mais différents d'étoffe et de formes. Il y a aussi des mules en brocart bleu, doublées de satin, avec des bandes de broderies à l'antique, qui font mon admiration à un tel point que je ne les mets que rarement pour les avoir sur la cheminée en guise d'ornement.
Toutes ces finesses de la toilette vont amuser ma chère princesse. Ah ! si j'étais nièce de Pape. Est-il possible que j'aie la compréhension, et rien d'autre ! La Belotti ne désire qu'un bal à Nice et qu'un amoureux comme M. Luccarini, les Boutowski... pourquoi citer des exemples. Je sais seulement que toutes ces filles n'ont d'autre ambition que d'aller à la Préfecture tandis que moi, misérable, j'ai toutes les ambitions, je conçois tout et je n'ai rien !
Oui, Antonelli m'aime, s'il ne m'aimait pas il ferait comme avant ; mais, au contraire, il veut gagner les bonnes grâces des siens, il souffre toutes leurs pratiques jésuites. Ah ! vous croyez, me disait-il, que c'est amusant d'écouter pendant des heures les sermons du recteur ou le bavardage de mon père et toujours baisser la tête et dire oui. Si ce n'était vous, je ne subirais pas tout ces tourments, mais je vous aime et je dois leur obéir, je dois paraître tout ce qu'ils veulent, parce que j'ai sérieusement pensé à vous. D'ailleurs il n'a pas besoin de le dire, ça se voit bien de soi-même quand on examine les choses de sang-froid.
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En lisant tout ceci je commence à me réconcilier avec moi-même. Il est entièrement changé. Il m'aime et c'est moi misérable et vaine, qui ne l'aime pas ! Punissez-moi mon Dieu, si je le mérite, mais je ne veux mentir ni devant moi-même, ni devant vous. Oui, je suis vaine, je suis ambitieuse et c'est ce qui fait ma misère. Mais je suis bonne, délicate, généreuse, grande d'âme. Personne ne me le contestera.
Cette misérable Collignon qui, pour mon hospitalité et ma bonté, médit de moi, je lui ai encore offert de revenir chez moi, car elle est pauvre, elle dépense son dernier argent amassé pendant quatorze ans de travail. J'ai beaucoup de pareils exemples à citer, je ne le devrais pas faire, mais il faut qu'on le sache pour excuser mes abominables passions. Qui a dit que l'ambition fut une abominable passion ? Celui-là est un sot ou un Diogène-Jésuite.
Je voudrais bien aimer, pensai-je ce matin, aimer de toute mon âme, pour comprendre... Je me souviens comme Pietro me regardait, comme ses lèvres tremblaient quand il disait : Je vous aime, comme ses yeux étaient exaltés, ravis quand il tenait mes mains dans les siennes, la veille de mon départ et quand je lui souriais en réponse à tous ces plans de l'avenir. C'est lui qui aimait enfin et c'est moi qui me laissait aimer, éprouvant seulement le plaisir du moment, mais je m'appropriai tous les sentiments que je supposais chez lui.
Et c'est moi qui ai écrit la journée du 7 juin ? C'est moi qui reprochais à Antonelli tout ce qu'il doit me reprocher ? Oui, je comprenais tous ces sentiments exaltés et j'étais furieuse de ce qu'il ait eu l'audace de ne pas les avoir.
Oh ! je voudrais bien aimer, pour éprouver à mon tour tout ce que je veux que les autres éprouvent. Aimer un homme qui m'aime et non un fantôme. Mais, en ce moment de mes réflexions, l'idée me vint que l'amour comme je l'entends c'est le sacrifice de tout, s'il le faut ; ce serait aimer l'homme et non sa fortune ou son nom, alors je ne penserais plus à tous ces rêves d'or, je les abandonnerais et, ce qui est pis, je les abandonnerais sans regret, parce que ces rêves n'auraient plus aucune attraction. Car c'est ainsi qu'on aime, n'est-ce pas ? Et bien à cette idée je me suis tellement effrayée que je fis le signe de croix en suppliant Dieu de m'épargner cet ennui. Il vaut mieux être amoureux comme à présent. On est tout aussi heureux et on ne sacrifie rien. Amoureux ne rime-t-il pas avec heureux ?
On a le cœur tout aussi plein et plus léger. Il viendra sans doute un moment ou je penserai autrement, je penserai que ce que je dis en ce moment est mal ; mais c'est alors que j'aurai tort et je ne sentirai pas ce tort !... Oh ! j'espère que cela n'arrivera jamais. J'espère que je n'aurai rien à faire avec ces amours qui dessèchent, comme dans les romans.
Je serai amoureuse, je pleurerai, je soupirerai, je rirai et voilà tout. Ce que je crains ce sont les caprices contrariés, pour un caprice contrarié je me sens capable des plus grandes folies comme pour une véritable passion à moins qu'un autre caprice ne me console.
Le jour ou je ne pourrai pas être consolée, ce sera de l'Amour : ignota avis. Car ce que j'ai éprouvé ce n'est pas de l'amour tel qu'on le décrit, et pourtant, je crois que oui. Seulement mon caractère n'est pas celui des héroïnes de Walter Scott, je ne suis pas sensible, je ne suis pas étemelle avec mes amours. Vivere-gaudere.
J'aime l'homme mais sans cesser de le considérer comme une espèce d'amusement ou de profit, d'animal dangereux ou utile, surtout agréable. Ah ! mais c'est atroce en vérité !
J'étais honteuse de tant m'être vantée d'être et jolie et charmante, etc. : je craignais qu'on ne me jetât à la face Antonelli comme une preuve du contraire. Mais vous voyez enfin qu'il m'aime, je suis donc belle, on m'aime donc. Je suis allée trop loin, sans cela ce ne serait qu'une conquête de plus. On m'aime. Cela fait trois à Rome.
Qu'Antonelli essaye de ne plus m'aimer et je vais de nouveau, rechercher l'amour pur !
Eh ! mais je ne le nie pas, sans doute l'amour pur, dévoué, absorbant l'esprit et le cœur, oui, chez les autres. Et je suis même très vexée lorsqu'on ne m'aime pas ainsi. J'ai été même étonnée que Bruschetti ne s'eût [sic] pas brûlé la cervelle après mon refus. Mais cet homme n'est qu'un sac ! Fi ! Oui, tout cela chez les autres. Et je suis excessivement chagrinée quand je ne trouve pas cet amour pur, cet amour de Raoul de Bragelonne : chagrinée, offensée, blessée. Quant à moi, c'est différent.
J'espère que Dieu ne m'enverra pas cet amour ennuyeux pour me punir de mes méfaits. Après tout, il me rendrait peut-être le calme en m'absorbant. Mais je ne le veux pas, je le crains, je le déteste ! Je veux bien aimer comme à présent, d'ailleurs je n'y comprends rien. L'amour et l'ambition ne font qu'un chez moi, comme le corps et l'esprit. Voilà la vérité.
[//]: # ( 2025-07-19T21:30:00 RSR: Entry extracted from book 8 raw carnet, lines 6296-6391. RUSSIAN COURT NEWS: Prince Humbert and Princess Margherita visiting St. Petersburg, court staying for summer. Marie devastated by envy, will avoid Petersburg. Letter to father seeking social connections as "maréchal de noblesse." WARDROBE PACKING: Elaborate description of costume collection - Marie-Antoinette, Empire, Medieval, Louis XV, Jewish styles. Ornamental blue brocade mules kept as decoration. MAJOR SELF-ANALYSIS: Admits she doesn't truly love Pietro but is "vaine" and "ambitieuse." Remembers his real devotion while she only enjoyed being loved. TERRIFYING REALIZATION: If she truly loved, she'd sacrifice her golden dreams, abandon ambition without regret. Makes sign of cross praying God spare her this "ennui." "L'amour et l'ambition ne font qu'un chez moi" - love and ambition are one for her. Considers men as "amusement or profit." Devastating psychological insight into her incapacity for selfless love. )