Deník Marie Bashkirtseff

J'ai craché du sang ce matin mais, l'ayant oublié, vers quatre heures je me préparais à ranger ma musique quand Dina vint me soumettre une idée que j'approuvai des mains et des pieds et toute ranimée je passai un bédouin par-dessus ma « robe de Rachel », comme dit Bibi, et mis une toque marron qui me donnait l'air de je ne sais plus quel tableau.
Nous étions là à discuter avec Collignon sur l'idée de Dina quand cette bête de Marie, sans prévenir personne, fit entrer Laurenti en lui disant que les demoiselles étaient à la maison et qu'elles le recevraient peut-être et vint me dire que - « ce monsieur, il est là ». Il n'y avait pas à reculer d'autant plus qu'il m'avait vue par la fenêtre, je le reçus donc avec Collignon et, avant l'arrivée de celle-ci, il me fit plusieurs compliments bien tournés et assez vifs. On annonça la voiture et nous sortîmes en même temps et il me demanda si on nous trouvait le soir.
A peine fûmes nous en voiture que Collignon s'enragea contre Laurenti, elle le déteste comme je déteste Bruschetti. Elle lui attribue toutes les mauvaises qualités avec tant d'ardeur et de conviction que mon opinion personnelle sur lui est tout ébranlée. Depuis longtemps je ne suis plus sortie mais je n'ai rien perdu, il n'y a même pas Audiffret qui est parti le lendemain du jour où je le vis.
Nous sommes allées dans une librairie. Dina descendit avec moi et nous entrâmes toutes riantes. - - Vous imprimez des lettres de faire-part ? demandai-je gaîment au commis. - - Oui, Mademoiselle. - - Alors vous allez en faire pour moi. - - De mariage ? demanda le commis en souriant. - Non, de mort, dis-je en souriant aussi. - De mort ! Et avec de pareilles figures, sembla dire l'homme. - Oui, c'est une farce. - Ah ! je comprends, voulez-vous avoir l'obligeance de dicter ? Je dictai : Monsieur Babanine, Madame Romanoff, Madame Bashkirtseff et Mademoiselle Bashkirtseff ont l'honneur de vous faire part de la perte douloureuse qu'ils viennent de faire en la personne de Mademoiselle Dina Babanine, décédée à l'âge de dix-huit ans. Priez pour elle. - Vous en imprimerez deux. - Pour deux, ce sera bien cher. - Ah ! dame, Monsieur, il vaut mieux ne pas utiliser de pareilles lettres. Et nous allâmes retrouver Collignon en voiture qui n'avait cessé de s'opposer à cette lugubre plaisanterie.
Quant à nous, nous trouvions que cela produirait un effet superbe sur les Romains car la lettre est destinée à Antonelli. Nous nous imaginons déjà ce qu'on en dira au Cercle. Et Collignon ne cesse de désapprouver et de dire que c'est se mettre en évidence, qu'on va en mal parler, que c'est se rappeler au souvenir de gens etc. etc. A peine rentrée, je compris que cette plaisanterie ne pouvait pas se faire avec Antonelli dans les présentes circonstances, ce serait en vérité mendier l'attention.
Vous me voyez en admiration devant Épictète. C'est une lecture qui me fait un bien immense. Que dites-vous de cela ? - « La maladie est une contrariété pour le corps, mais non pour la volonté, si elle ne veut pas. Etre boiteux est une contrariété pour la jambe, mais non pour la volonté. Dis-toi la même chose à chaque incident ; tu trouveras que c'est une contrariété pour autre chose, mais non pour toi. » Et encore ceci : - « Quand un corbeau pousse un cri de mauvais augure, ne te laisse pas emporter par ton idée ; distingue aussitôt en toi-même, et dis : Dans tout cela il n'y a point de présage pour moi, il ne peut y en avoir que pour mon corps, ma fortune, ma réputation, mes enfants, ma femme. Quant à moi, tout est de bon augure, si je veux ; car quel que soit l'événement, il dépend de moi d'en tirer profit. » Voilà quelque chose qui se rapporte à ce que j'ai si souligné hier. - Je serais femme à ne me soucier de rien, ai-je dit, car je regarde ma vie comme une chose qui m'est étrangère. - Mais comme j'ai mis dans cette vie tout mon orgueil, tout mon bonheur, et toute ma gloire, je suis très malheureuse lorsque cette vie ne marche pas comme je le désire.
— « Si l'on confiait ton corps au premier venu, tu serais indigné : et toi, quant tu confies ton âme au premier venu, pour qu'il la trouble et la bouleverse par ses injures, tu n'en as pas de honte ? » Voilà un raisonnement splendide ! Mais écoutez ceci : « Ne demande pas que ce qui arrive, arrive comme tu désires ; mais désire que les choses arrivent comme elles arrivent et tu seras heureux. » C'est trop stoïcien pour moi. A ce compte-là il ne faut rien désirer. Je lisais cela, admirais et ouvrais de grands yeux pendant que Collignon et Dina mangeaient des fraises devant moi.
J'ai entendu rentrer les miens de Monaco et vais au pavillon pour les gourmander. Je reviens ravie. Avant d'aller dans le lieu de perdition, mes mères ont été chez Mme de Wykerslooth, elle demanda si les Sapogenikoff écrivaient et, en apprenant qu'elles écrivaient seulement à Collignon, elle se mit en colère, s'indigna disant que Mme de Mouzay avait bien raison quand elle disait que Marie avait tort de négliger sa fille et de passer son temps avec ces petites drôlesses qui ne lui payeront que d'ingratitude. Ceci amena des protestations d'amitié et Jeanne (je veux la nommer ainsi, c'est plus facile et c'est ainsi que nous la nommons toutes) raconta comment elle se querella avec la Skariatine, qui allait mal parlé de nous, en lui disant qu'elle et sa mère nous connaissaient depuis cinq ans (c'est vrai) et savaient très bien d'où elle tenait les saletés qu'elle allait dire. Jeanne ajouta ensuite que nous n'avons que trois ennemis à Nice, Tutcheff, Skariatine et Boukowski. Mais que s'il y a eu mauvaise opinion, ça a été il y a trois ans, mais qu'à présent c'est tout changé. Elle assure et prie d'aller à la Préfecture en automne, jurant par l'honneur de sa mère que maman n'y sera que fêtée, car la préfète est une femme charmante, grande dame et gentille, et qu'une fois là, tout changerait. Mme de Ballore est [mots rayés] parente à Mme Darcy, la préfette. Vous ne sauriez croire combien la bonne amitié de Jeanne me touche, elle ne sait pas qu'elle s'est acquis en moi une âme éternellement dévouée.
Mais ce n'est pas tout. Je dis à ma tante la lettre de deuil et mes raisons pour ne pas l'envoyer. - Oh ! c'est bien vrai, dit-elle. - Sans doute, dis-je, vous comprenez que cela ne va pas avec un homme comme Antonelli. Cela ne vaut pas la peine. On aurait l'air de le désirer tant ! Un homme qui m'aime mal. Mais vous savez, repris-je, que je crache le sang et qu'il faut me soigner. - - Ma chère, dit Walitsky, si tu continue à te coucher à trois heures du matin tu auras toutes les maladies. - - Et pourquoi pensez-vous que je me couche tard ? Parce que je n'ai pas l'esprit tranquille. Donnez-moi la tranquillité et je dormirai tranquille. - - Tu pouvais la prendre, tu as eu occasion à Rome. - - Avec qui ? - - En te sauvant avec Antonelli... - - Oh ! mon ami Walitsky, quelle horreur... Et avec un homme comme Antonelli... pensez à ce que vous dites ! Un homme qui n'a ni opinion, ni amour, ni volonté. Quelle bêtise vous venez de dire ! Oh ! mais vraiment !... Et je me mis à rire doucement.
— Il n'écrit pas, et ne vient pas, continuai-je, c'est un pauvre enfant dont nous avons exagéré l'importance et avec lequel nous nous sommes encanaillés inutilement. Non, mon cher, vous comprenez, ce n'est pas un homme, et vraiment nous avions tort de penser autrement et de perdre notre temps avec lui. - Vous n'avez pas reçu de dépêche ? demanda Walitsky. - Non, mais comment était la vôtre ? - Voici : J'ai gagné deux mille francs, quand viendrez-vous jouer ensemble ? Réponse payée. - Nous n'avons rien reçu. - Oh ! Oh, ! ça c'est mal. - Il n'est pas à Rome, mon cher, on l'a renvoyé à la campagne sans doute. Quand je vous disais que cela ne valait pas la peine de s'en occuper, un malheureux chiffon dont nous avons exagéré l'importance : pas autre chose. J'ai dit ces derniers mots avec le même calme que durant tout ce dialogue. Calme qui provenait de la conviction que j'avais d'avoir dit vrai et juste.
Je rentrais chez moi et il se fit comme une grande lumière dans mon esprit. Je compris enfin que j'avais tort de permettre les baisers et de donner des rendez-vous au bas des escaliers secrets, que si je n'étais ni allée dans le corridor ni ailleurs, ni avais cherché les tête-à-tête, l'homme aurait plus de considération pour moi et je n'aurais eu ni dépit, ni larmes, ni honte. Il faut toujours se tenir à ses principes. Je m'en suis écartée, j'ai eu une conduite folle, provenant de l'attrait de la nouveauté, de la facilité qu'à mon esprit à s'exalter [annotation] Paris, 1877. Que je m'aime de parler ainsi ! que je suis gentille. et de mon peu d'expérience. Oh ! comme je viens de bien tout comprendre ! Et la famille d'Antonelli même agirait tout autrement si je m'étais conduite avec ma dignité habituelle, et je n'aurais ni ennuis, ni reproches à me faire. Jamais il ne faut s'exalter. Ah ! mes bons amis que voulez-vous. On est jeune, on fait des fautes. Audiffret m'a enseigné la conduite avec les hommes, Antonelli m'a enseigné la conduite avec les prétendants. - « Vivre cent ans, apprendre cent ans ». Ce n'est pas mon manque d'expérience qu'il faut accuser, ce qui m'a fait agir ainsi, c'est la même chose que j'ai si amèrement reprochée à Antonelli dans mon journal de mercredi dernier... La chaleur du sang, le courant électrique qui m'a traversée au contact des paroles amoureuses de cet homme. Oh ! comme je vois clair, oh ! comme je suis calme ! Et comme je n'éprouve aucun amour !
La première chose que je fis en entrant chez moi fut de me mettre à genoux et de remercier Dieu. Oh ! si les paroles de Jeanne étaient vraies ! Tout changerait d'aspect, je n'aurais plus rien à craindre, rien à pleurer ! Dieu m'aurait entendue enfin ! Je serais comme tous les autres ! Oh ! que je serais heureuse, Jésus Seigneur ! Me voilà calme de tous côtés. La question Antonelli est éclaircie, les tourments terminés. Et cette autre grande question. Je ne me trouvais pas de place de bonheur et de gratitude. Je ne regrettre plus rien, je vois que je n'aime personne, je vais enfin vivre tranquille. Tranquille ! Vous ne comprenez pas ce que ce mot renferme de joies pour moi ! Dieu me secourt. Dieu me regarde, Dieu m'envoie une consolation par la bouche de la chère Jeanne. C'est fini ! Mélancolie, ennui, tristesse, loin de moi ! Je vais sortir tous les jours, être gaie, espérer. C'est fini ! Ah ! son felice «Ah ! son rapita... Je chante Mignon et mon cœur est si plein que je ne sais où me mettre. Que la lune est belle reflétée dans la mer, que Nice est adorable ! J'aime tout le monde ! Toutes les figures connues passent devant mes yeux, aimables et souriantes. [//]: # ( 2025-07-19T19:46:00 RSR: Entry extracted from book 8 raw carnet, lines 4214-4399. PIVOTAL DAY: Marie coughs up blood, orders fake death announcement for Dina as prank for Pietro, but realizes it would be undignified. Deep reading of Epictetus on Stoicism. Major breakthrough: understands her conduct with Pietro was inappropriate and damaged her reputation. Promise from Mme de Wykerslooth that family's reputation has improved and they could enter society. Marie experiences profound relief and spiritual gratitude - declares Pietro chapter closed. Annotation from Paris 1877 shows later self-reflection. )