Deník Marie Bashkirtseff

— Mais justement c'est là qu'est le mal, s'écria Dina, tu te composes une mélancolie désespérante, vraiment ! - Je ne me compose rien du tout, je reste chez moi et ne dérange personne, que veut-on de plus ? Et enfonçant mon fauteuil dans l'embrasure de la fenêtre et tirant un autre fauteuil devant moi je me plongeai dans une espèce d'assoupissement les yeux fixes et ouverts et pleins de larmes. Je suis restée longtemps ainsi, car mon cou en fut inondé puis il a séché, les yeux aussi et, à deux heures, je suis à écrire ce monotone journal.
Ah 1 qu'il fait chaud. Cresci a été et nous avons fixé les jours et les heures de mes leçons de chant. Les livres de philosophie me surprennent. Ce sont des produits de l'imagination renversants. En en lisant beaucoup et avec le temps je prendrai l'habitude mais à présent j'en perds l'haleine'. Que dites-vous de Fourier ? Et puis ce système de Jouffroy. « L'âme se répand au-dehors sous la pression de la sensation, puis rentre en elle-même en attirant l'objet. » C'est surprenant mais stupide, tout comme Emile d'Audiffret [sic]. Quand la fièvre de la lecture me prend je deviens enragée et il me semble que jamais je ne lirai tout, je voudrais tant savoir et ma tête éclate et je suis de nouveau enveloppée comme dans un voile de cendres et de chaos.
Pour le moment, je viens de rentrer, je suis restée une heure avec ma tante, Dina et Walitsky à parler de Rome, des cardinaux. Dina me raconte la messe qu'elle a entendue à Saint-Pierre avec sa mère. C'était une grande fête, et il y avait là un jeune cardinal très beau et poseur. Walitsky joue la marche italienne, je chante la prière des catholiques en latin et m'exalte tellement que je finis par dire qu'on ne peut pas bien aimer un homme simple, quel que prince qu'il soit. « Pour que j'aime comme il faut, il faut un roi ou un prélat. Depuis un monseigneur jusqu'au Pape. »
Walitsky a parlé de Pietro *. - C'est étrange, dis-je, qu'il n'arrive et n'écrive pas. - Mais il te croit à Gênes. - Non, il sait bien que je ne puis pas rester un mois à Gênes. - Demain je lui écrirai la réponse à la lettre que vous m'avez apportée de lui. - C'est cela, mon cher, écrivez-donc au moins nous saurons quelque chose. - J'écrirai. Comme Antonelli est bête, dis-je au bout de quelque temps, s'il s'était fait prêtre, il serait déjà monseigneur et bientôt cardinal. - Quant à lui, dit ma tante, il sera prêtre pour sûr dans quelques années. - Oui, dit Walitsky, un des trois fils, ça ne peut être autrement. Et ce sera Pierre. On l'a toujours destiné à l'Église, et quand il était tout petit le cardinal lui envoyait en guise de joujoux des encensoirs, des croix et des médailles. Et un jour il lui envoya un habit complet de prêtre pour dire la messe. Jusqu'à présent ces tentations ont mal réussi, mais sans doute il va enfin céder. D'ailleurs cela me plairait énormément, je crois l'avoir déjà dit ici.
Je me dépêche comme une folle à lire Horace. Mme [de] Wykerslooth m'a trouvée peignant et Collignon posant. Cette dame part dans deux jours rejoindre son mari en Belgique. Je la plains car elle le hait comme je hais Bruschetti.
Oh ! quand je pense qu'il y a des élus qui s'amusent, qui s'agitent, qui s'habillent, qui rient, qui dansent, qui cancanent, qui aiment, qui se livrent enfin à tous les délices d'une vie mondaine et moi je moisis à Nice ! ! Walitsky est heureux lui, il passe sa vie à chasser les chauves-souris avec une sarbacane et les rats avec Victor et Bagatelle. Ces trois grâces restent quelquefois des minutes entières en arrêt comme des chiens de chasse. Oh ! Quand je pense qu'il y a des bienheureux qui vivent, pendant que je suis morte ici ! !
Je reste encore assez résignée tant que, tant que je ne pense pas que l'on ne vit qu'une fois. Car pensez seulement, on ne vit qu'une fois, et cette vie est si courte ! Quand je pense cela je deviens insensée et mon cerveau se bouleverse à en désespérer. On ne vit qu'une fois et je perds cette vie précieuse, cachée à la maison, ne voyant personne, seule, misérable, triste ! On ne vit qu'une fois et on me gâte cette vie ! On ne vit qu'une fois et on me fait perdre mon temps, indignement ! Et ces jours qui s'écoulent, s'écoulent pour ne jamais revenir, et abrègent ma vie ! On ne vit qu'une seule fois ! Faut-il que cette vie si courte soit encore raccourcie, gâtée, volée, oui volée par des circonstances infâmes. Ah ! Seigneur ! [//]: # ( 2025-07-19T19:32:00 RSR: Entry extracted from book 8 raw carnet, lines 4067-4141. Marie's philosophical reading (Fourier, Jouffroy), voice lessons arranged with Cresci. Discussion about Pietro's destiny for priesthood - Cardinal sent him toy censers and priest robes as child. Marie's existential crisis about wasting her one life in isolation while others live fully. Growing desperation about time passing irretrievably. )