Deník Marie Bashkirtseff

Sans doute il n'est pas à Rome, car un pareil oubli, un tel manque de politesse même envers une femme indifférente est impossible. Ce serait de la grossièreté tout simplement.
J'avais bien dit que tout serait fini après les informations. Je m'attendais à tout mais pas à cela. Je savais que notre fausse position me tourmentait mais je n'ai jamais pensé qu'elle pût me nuire en cela. En vérité Dieu est impitoyable. Je pensais que j'avais déjà tant souffert et voilà que je découvre un malheur nouveau ! Écoutez, je pleurais notre position et je me consolais par des coquetteries et par l'idée de me marier. C'était là la principale consolation, le moyen infaillible. Je me lamentais, puis je me disais que peu importait puisque c'était un mariage qu'il me fallait, que ce serait la fin des épreuves (de celles que j'éprouve à présent) et que cela devait arriver de quelque manière que nous vécussions. Ce qui faisait que tout en souffrant horriblement je ne désespérais pas. C'est là que mon mauvais génie m'attendait. Si, en sachant pour sûr que ce n'était qu'affaire de patience, que la fin serait la même, n'importe le chemin, si, en sachant cela, j'ai dit, en fait de plaintes, tout ce que j'ai dit jusqu'à présent, pensez donc ce que je dois dire à présent ! Aussi je ne me plains plus.
Ainsi, rien pour moi. Rien. Vivre comme une misérable et ne rien entrevoir au bout de cette misère. Je ne comprenais pas que personne ne voudrait de moi pour femme. On m'étourdissait par des succès, on me laissait rire et plaisanter, entendre parler d'amour, penser que tout cela était à moi, mais c'était pour mieux me montrer que je suis folle. Oui, on me fait la cour, je suis jolie, mais on ne m'épouse pas.
Je pensais si bien tout à l'heure et je ne me souviens plus de rien ! Oh ! j'ai été patiente tout en m'impatientant sur papier, j'ai cru en Dieu, j'ai espéré ; oh ! jamais je ne me suis sentie si désespérée car jamais je n'ai si bien compris mon désespoir.
D'abord je me suis dit que l'histoire avec Antonelli n'était qu'une peine de tête, pas de cœur, sans être pour cela plus agréable, au contraire. Ainsi, me suis-je dit, passons, mais alors toute la vérité s'est fait comprendre clairement, je suis restée quelques instants immobile, le temps de me comprendre, et je me mis à pleurer, oh !, bien amèrement. Comme on pleure quand on ne voit plus rien devant soi, quand on est condamné à la mort et qu'on tient à vivre. J'avais écrit quelques mots et je dus m'arrêter et aller porter ma misère sur un fauteuil voisin. Je n'avais pas de souffle dans la poitrine, je respirais de toutes mes forces et l'air n'entrait pas dans mes poumons, je voulus courir chez mes mères et leur crier tout ce qui m'étouffait de honte. Mais à quoi bon, me demandai-je, qu'y peuvent-elles ? Elles ne me diront rien et quand je serai partie se consulteront et décideront avec Walitsky ou que je suis amoureuse ou que je suis malade et qu'il me faut donner du phosphate de fer ! Je ne suis pas irritée mais brisée, mes jambes me font mal comme si j'avais marché toute la journée, j'écris avec peine mais il le faut. Continuons.
Je me contins pendant quelque temps mais, perdant courage, patience, respiration, je m'enfonçai les ongles dans la poitrine comme pour y faire des trous pour que l'air y pénétrât, et je me mis à crier, puis à rire, puis effrayée je me tus et pleurai de nouveau.
Oh ! quelle honte !
J'étais gaie, je riais des hommes, je les prenais comme une distraction à mon tourment et je ne voyais pas que c'était une honte, qu'ils me regardaient comme une fille jolie et amusante, je ne comprenais pas que j'étais pire qu'une...
Combien Yssayevitch avait raison de dire qu'en Russie nous occuperions toujours la position qui est la nôtre, parce qu'on nous connaît, - « tandis qu'à l'étranger vous ne serez jamais que des nouveaux venus, des étrangers, des inconnus... » Oui, il avait raison en Russie on pourrait vivre comme vivent tous les [mot raye] nobles à Kharkov ou à Poltava. Là on est chez soi, on est connu, on est l'égal des autres, on a sa place dans la société.
Mais je ne sais plus ce que je dis. Ce n'est pas cela que j'ai voulu dire. Oh ! quelle honte, mon Dieu ! Et moi qui ne comprenais rien, moi qui cherchais, désirais à connaître des hommes... Je ne soupçonnais même pas comment on me regardait ! Non ! Je ne m'explique pas I Je ne le pourrais !
Ah ! Dieu !
Je ne pouvais même pas écrire hier, or c'est une preuve d'un état bien extraordinaire puisque je me suis habituée à vivre et à penser en écrivant. J'avais passé la soirée chez Dina qui va mieux, à chanter sur tous les airs et tous les tons, Galula. J'ai ri comme une folle puis je suis rentrée et me mis à écrire mais à l'endroit marqué je dus m'interrompre et me jeter dans un fauteuil à côté. J'eus toutes les peines du monde à me remettre mais, ayant écrit le reste, je me jetai par terre et restai presque sans connaissance jusqu'à deux heures du matin. Je m'endormis sans peine, j'étais brisée et à moitié folle. J'ai rêvé d'une quantité de moines capucins qui se trouvaient à chaque instant devant moi, pendant que je voyageais en chemin de fer.
On m'appelle manger ! Ma foi, j'irai, je crains bien de devenir malade et, si mon physique va être dans le même état que mon moral, on ne peut répondre de rien. Oh ! non, j'espère que ce ne sera pas ! Qu'on se contente de me voir hébétée, presque pâle, toujours triste, indifférente... en dehors et en dedans rongée et misérable !
Toujours cette vie, rien d'autre ! Mes mères ne bougent pas et vivent au jour le jour et cette indifférence stupide me met en rage, m'étrangle, me rend folle !
Oh ! mon Dieu, je n'ai que vous, que deviendrai-je si vous m'abandonnez ? Je ne puis être de beaucoup plus malheureuse d'esprit qu'à présent. Pour combler la mesure il faut que je perde ma fortune. Mais même alors je ne serai pas plus misérable qu'à présent.
— Avec nous, tu ne pourras jamais vivre autrement, répète Madame ma mère avec une froideur consolante.
Elle croit dire la chose la plus naturelle et la plus propre à me calmer ! Elle est tranquille, elle peut vivre comme elle vit.
Oh ! je pensais que cela aurait une fin, oh, je croyais à un changement ! « L'année prochaine » me disait-on toujours.
Oh ! ce n'était qu'un mensonge ! Oh ! mon Dieu ! Non... non, ce n'est pas possible.
Je suis en quelque sorte contente car je sens bien que je suis arrivée à un état d'exaspération et de chagrin qui, par sa violence même, me prouve qu'il ne peut durer.
Il y aura donc quelque chose qui me relèvera un peu ou me tuera tout à fait.
Avant j'allais supplier maman ou ma tante de vivre autrement mais je vois que cela ne sert à rien et je n'ai même pas la satisfaction (quelle satisfaction I) de me mettre en colère, de tourmenter les autres, de faire des scènes, je ne puis plus rien que pleurer chez moi et devant les autres m'étrangler de chagrin en le faisant rentrer dans moi-même.
C'est dur, surtout pour moi qui suis une nature ouverte et expansive au plus haut degré. Cela peut me tuer. Je ne veux pas mourir !
Ne dit-on pas que les beaux esprits se rencontrent ?
Voilà que je lis La Rochefoucauld et que je trouve chez lui bien des choses que j'ai dites ici. Moi qui pensais avoir trouvé quelque chose de nouveau et ce sont des choses qu'on sait et qu'on a dit depuis si longtemps.
A déjeuner on parlait de faire une entrée pour les voitures du côté de la rue de France, Collignon surtout était de cet avis.
— Les voitures abîment le jardin, dit-elle.
— Oh ! fis-je, une seule malheureuse voiture...
— Mais, reprit-elle, vous ne vivrez pas toujours ainsi, et...
— Au contraire, dis-je bravement, je crois que nous vivrons toujours ainsi.
Et n'en pouvant plus je m'assis sur la fenêtre, baissai la tête et fondis en larmes.
On ne le vit pas ou on fit semblant de ne pas le voir.
— Allons, dit Collignon en me prenant le bras, allons peindre... Oh ! qu'est-ce que cela ? Les larmes ! voilà ce que c'est quand le cœur fait tic-tac.
— Oh ! dis-je impatientée tout en me rajustant devant le miroir, est-il possible qu'on ne trouve que des imbéciles qui ne voient qu'amour ou maladie !
Dina et papa ont assisté à la séance et je me vengeais de mon chagrin en faisant du méchant esprit à leurs dépens.
Puis j'ai lu Horace, La Bruyère et un troisième encore.
Le soir j'allai rejoindre la famille au jardin, mais je parlai peu, je pensais que c'est à cause de cette famille que je souffre tout cela et surtout la dernière humiliation.
Y en a-t-il une plus grande pour la fierté d'une jeune fille ?
Ils vont tous au théâtre. Collignon et Dina viennent chez moi puis je lis, puis ils reviennent et m'annoncent une immense nouvelle. Saetone s'est marié ! Avec une des demoiselles Lacroix. Ils étaient faits l'un pour l'autre !
Amen...
Prodgers a tout à fait quitté Nice pour Paris, Saetone est marié, Audiffret vend son château. Pauvre Nice !
Je crains pour mes yeux, en peignant je dus m'arrêter plusieurs fois n'y voyant plus. Je les use trop, car je passe tout mon temps à peindre, lire et écrire. Ce soir j'ai repassé mes résumés des classiques, cela m'a occupée et puis j'ai découvert un ouvrage très intéressant sur Confucius, traduction latine et française. Il n'y a rien comme un esprit occupé, le travail combat tout, surtout un travail de tête. Je ne comprends pas les femmes qui passent leurs loisirs à tricoter ou broder, ces mains occupées et cette tête oisive... Il doit venir un tas de pensées inutiles, dangereuses et lorsqu'on a quelque chose à cœur particulièrement, la pensée s'appesantit sur ce quelque chose et cela produit des effets déplorables. Si j'étais heureuse et tranquille je pourrais travailler des mains, je crois, pour penser à mon bonheur,... non, alors, je voudrais y penser, les yeux fermés, je serais incapable de faire quoi que ce soit.
Galula et Laurenti sont venus dans la loge, c'est Galula qui a dit la grande nouvelle.
Laurenti dînera demain chez nous.
Demandez à tous ceux qui me connaissent ce qu'ils pensent de mon humeur et ils vous diront que je suis la fille la plus gaie, la plus insouciante, la plus ferme de caractère et la plus heureuse qui soit. Car j'éprouve un grand plaisir à paraître rayonnante et fière, imprenable de toute façon, et je m'escrime volontiers à des discussions aussi sérieuses que folles. Ici on me voit à l'intérieur, à l'extérieur je suis tout autre ; on dirait que je n'ai pas eu une contrariété et que je suis habituée à être obéie par les hommes et les choses...
Oh ! quand je pense à Antonelli, je ne sais où me mettre de honte et de colère !
Et c'est grâce aux miens !
Non contents de ne rien me donner ils me prennent tout !