Deník Marie Bashkirtseff

Je suis sortie ce matin et j'ai mis ma lettre ou plutôt ma fleur à la poste.
— Antonelli n'est qu'un... je supprime le mot qu'a dit ma tante, elle aime ces mots-là. Car, continua-t-elle il n'est qu'un enfant.
— Oh ! ça c'est vrai, dit maman, ils obtiennent tout de lui. Ils le font jeûner pendant trois jours, ne lui donnent pas le sou et lui dictent la loi.
Bon ! Voilà quelque chose pour me faire rager, sans le vouloir, je sais.
Ces paroles, parfaitement vraies, me démontrent clairement que je me suis salie pour rien. Car enfin je me suis salie. Sans amour et sans intérêt ! C'est vexant. Nulle personne au monde n'est plus sensitive que moi. Depuis que ma figure et mes lèvres sont souillées je me sens sale comme après vingt-quatre heures de voyage en chemin de fer.
Antonelli aura le droit de dire que je l'aimais et que j'ai été bien malheureuse de ce mariage manqué. Un mariage manqué est toujours une tache sur la jeune fille. Tout le monde dira que nous nous aimions mais que les parents du jeune homme n'ont pas voulu de moi, personne ne dira que le refus vient de moi. Nous ne sommes ni assez aimés ni assez grands pour cela.
D'ailleurs les apparences donneront raison à ceux qui le diront.
Cela m'enrage.
Quel intérêt de lui dire que je l'aime, d'agir tout comme si c'était la vérité ? Sans ces quelques paroles de Visconti je n'aurais jamais été si loin. Excuses !
Ah ! jeune fille, vous êtes bien jeune encore !