Deník Marie Bashkirtseff

On m'a réveillée à midi au moment où je rêvais que Mme Bueno m'embrassait en me félicitant sur mon prochain mariage.
— Vite, vite, me dit maman, viens chez Dina.
Je soulevais « la lourde tapisserie de satin bleu » et passai chez Dina, en chemise.
— Les Antonelli ont envoyé prendre des informations officielles, me dit brusquement ma mère.
— Quoi ?
— Mme de Camprien sort d'ici, continua maman toute bouleversée, elle est venue en toute hâte m'en avertir. Il leur est arrivé de Rome un comte italien dont elle n'a pas voulu dire le nom, qui s'adresse à eux parce que madame est russe et mariée à un Français qui connaît Monseigneur Zamboni de Rome et qui peut mieux que personne donner toutes les informations imaginables. Elle m'a dit aussi qu'il lui a parlé d'un grand scandale officiel de Paul et me pria de lui dire si c'est vrai pour pouvoir arrondir s'il y a des angles, et empêcher ce comte d'aller chercher des renseignements chez le commissaire central. Je lui ai dit que ce n'était pas vrai, quant à Georges, c'est un homme qui vit avec une fille et qui a fait des saletés, mais il ne nous regarde pas.
— Après ?
— Elle dit qu'elle est aussi chargée de savoir mon idée à ce sujet pour la communiquer à la comtesse Antonelli car les jeunes gens sont d'accord entre eux. Elle parle de Pietro comme d'un phénix, - pensez-donc, le neveu du cardinal, du cardinal Antonelli lui-même ! Nadine (ma tante) est sortie faire de la fierté et dire qu'elle ne consentirait jamais.
D'ailleurs il n'y a rien d'étonnant, a dit la vieille, votre fille est si belle ! Mon mari a déjà écrit une lettre de quatre pages sur elle, vous pensez bien ce qu'il a dit, d'ailleurs tous ceux qui l'approchent l'admirent. Elle est tout en fièvre, c'est de quoi bavarder deux mois, elle court chez Mme Korsakoff, sans doute pour lui raconter et dans deux heures toute la ville en criera.
J'écoutais ces discours déguenillés, tout inquiète. Maman était très émue et ne faisait que répéter comment Mme de Camprien était mise et quel air solennel elle avait, et combien elle, maman, était surprise et agitée, elle qui croyait que tout cela n'était qu'une cour, une plaisanterie, rien de sérieux.
Ce comte vient de Paris de la part de la personne à laquelle on avait écrit et part aujourd'hui pour Rome.
Comme je me montrais soucieuse, on me rassurait en disant que les Camprien n'avaient dit que du bien.
— Ça, j'en suis certaine, dis-je, mais pensez-vous ces gens si simples ? Pensez-vous qu'ils n'aient demandé qu'au comte de Camprien ? Ah ! Madame vous ne connaissez pas les prêtres !
Alors on se mit à plaisanter d'un air très content.
— N'en parlez pas, je vous en prie, dis-je en me rembrunissant de plus en plus, il n'y aura de tout cela que des ennuis et des humiliations.
— Eh bien ! dirent maman et ma tante, eh bien qu'est-ce que ça fait ! On ne les désire pas, on ne les pleurera pas. S'ils font des farces et bien on s'en passera !
— Oh ! dis-je amèrement, voilà comme vous parlez ! Refuser ou accepter c'est une autre question, mais subir cette humiliation... Ne m'interrompez pas ! Tous ces désagréments et tous mes chagrins ne sont que de l'imagination, dites-vous. Vous dites que j'ai beau ne pas être de la société, ça ne m'empêchera pas de faire un beau mariage et qu'au bout du compte c'est tout ce qu'il faut. Je suis d'accord avec vous, mais voilà que mes imaginations m'empêchent de faire ce beau mariage. Vous dites, tant pis, nous nous en passerons. Mais alors que me reste-t-il ? Je ne puis aller dans le monde et je ne puis me marier, je pressentais bien que mon tourment m'en empêcherait, mais alors que me reste-t-il ? Le couvent ? Voyons, répondez !
— Mais aussi, me répondirent-elles, ils prennent des informations ! Ils ne devraient s'inquiéter que de toi !
— O maman, ô ma tante, comme vous parlez ! Sans doute ni un Lubimoff, ni un Galula, n'iront rien demander, mais ils ne sont pas des partis pour moi ! Tandis que ceux qui me conviennent, soyez-en sûres, feront comme les Antonelli !
On ne trouvait rien à répondre et bientôt je restai seule avec Dina et commençai à me plaindre si doucement et si véritablement et d'un ton si désolé, si calme, si résigné qu'elle commença à me consoler et que je sentis venir des larmes dans mes yeux.
— Tu iras en Russie, tu amèneras ton père, il te conduira partout.
— Oh ! j'y tâcherai, mais je tousse, je suis malade, je vais mourir.
— Il faut te soigner, disait gentiment Dina.
— Ça ne vaut pas la peine, le jeu ne vaut pas la chandelle. Pourquoi vivre, quand la vie est telle que la mienne !
— Marie, avant tu avais des idées tout autres, tu disais qu'il n'y avait rien de plus beau que la vie et de plus laid que la mort. Je ne te reconnais plus !
— Avant c'était autre chose, avant je ne savais rien, avant j'espérais toujours, mais à présent... Tiens, maman elle-même m'a dit qu'il ne fallait pas y songer.
— Oh mais !
— Attends, elle m'a dit vrai mais, voyant ma douleur, elle me parlera autrement, elle m'encouragera, me rassurera, me promettra, tout cela pour me calmer pour le moment, elle promettra pour l'année prochaine pour que, jusque-là au moins, je reste tranquille et le délai expirera et ce sera encore la même chose !
— Marie, interrompit la malade de sa voix affaiblie et consolatrice, tu sais ce que je te dirais ?
— Non, répondis-je les mains sur le front.
— Fais-toi célèbre chanteuse, tu le peux.
— Ah ! je sais bien.
— C'est la meilleure des positions.
— Oui, mais j'ai la poitrine malade et que faire avec cela !