Dimanche, 21 mai 1876 - Lundi, 22 mai 1876
Depuis le dimanche 21 mai 1876 jusqu'au dimanche 28 mai 1876 Un jour à Gènes, hôtel de Londres, puis Nice.
Amans ita ut fax, agitando ardescit magis
Publius Syrus
Dimanche matin ou plutôt à douze, je me suis réveillée et à l'instant j'ai commencé à penser à avant-hier et à Antonelli.
Vers deux heures nous sommes allées voir Mme di Clavesana qui a encore mal au pied, mais qui a été gentille comme en wagon. Son mari et sa fille étaient sortis.
Ah ! Je me suis bien ennuyée de trois à sept heures. Mon journal me manquait terriblement. Une foule de pensées que je ne retrouve plus, se pressaient dans ma tète. J'étais heureuse, je doutais, je craignais, j'hésitais.
Jusqu'à présent je n'avais pas pensé que notre fausse position dût m'inquiéter autrement que comme un ennui passager. Mais aussi faut-il que ce soit un homme si dépendant et si malheureux ! N'est-ce pas vrai que je n'ai de bonheur en rien !
J'ai eu tort d'écouter et surtout d'accepter Antonelli !
— Vous ne l'apprécierez pas vous-même, lui ai-je dit, vous seriez plus content si je vous avais fait attendre trois mois pour un baiser !
Je sens bien que c'est la vérité, mais je ne pourrais faire attendre qu'un homme indifférent. Je suis trop impatiente.
Pensez donc ! Ce ne serait encore rien s'il n'y avait pas ces deux frères qui lui sont si hostiles sous des apparences d'amitié ! Que n'iront-ils chercher pour déranger ses plans et...
Ah ! Bon Dieu 1 Faut-il que tout soit manqué pour moi !
Pendant quatre heures je me suis mangé les ongles, marchant par la chambre, tantôt souriant, tantôt prête à pleurer.
A sept heures, nous nous sommes mises à table avec tout le monde, en face d'une dame brune, en deuil et à l'air distingué. En ce moment même arriva M. di Clavesana avec grand bruit de politesses, s'assit et commença par nous présenter la dame distinguée, la marquise Cflentilo.] C'est une dame qui, après la mort de son mari, a congédié tous ses gens et abandonnant son superbe palais à des locataires se mit à vivre dans un hôtel. C'est Clavesana qui nous dit tout cela plus tard.
Il propose de faire un tour en ville et de passer ensuite au Politeana, un charmant théâtre d'été, bâti tout en fer. Nous avons accepté. Il nous dit les noms de chaque palais. Je n'ai jamais rien vu d'aussi grandiose et d'aussi splendide. Les palais de Rome sont des maisons comparés à ceux d'ici. Quant aux autres villes je n'en parle même pas. Je n'ai jamais rien vu de comparable à ses portes aussi hautes que des maisons à deux étages, s'ouvrant sur des atriums abracadabrants pleins d'escaliers superbes, de terrasses, de colonnes, de jardins suspendus, tout ça se détachant sur le ciel, comme quelque chose de surhumain, de fantastique. Et tout cela en marbre. Les vestibules seuls valent des palais entiers, quant aux palais eux-mêmes, leur hauteur et ces terrasses qui les réunissent les uns aux autres ou à des jardins féeriques, ne peuvent ni s'imaginer ni se comparer à rien au monde. Pauvre Pietro !
Au théâtre nous avons eu un vilain opéra et un joli ballet, après quoi Clavesana nous mena voir le plus beau café de Gênes, établi dans le rez-de-chaussée d'un palais. Ce n'est pas un café, c'est une habitation de roi. A une table voisine était un prince Andrea Doria. A Gênes il y a une foule de Doria.
Ce prince ne valait pas un cordonnier français. N'est-ce pas vexant de voir tant de magnificence, dans de si vilaines mains !
Je suis rentrée folle de ce que j'avais vu et déclarai à ma tante que je voulais un palais et ne consentirais à épouser Antonelli qu'à la condition qu'il me bâtirait un palais sur la place du Peuple, dans le demi-cercle qui fait pendant et face aux terrasses monumentales du Pincio.
Je ne pus me calmer jusqu'à deux heures du matin, toujours songeant aux moyens d'avoir ce palais dans l'endroit que je viens de dire.
Ah ! pourquoi ai-je vu tout cela 1
Maman me répond par dépêche que Dina a une fièvre romaine et qu'elle est très malade.
Le lendemain, c'est-à-dire aujourd'hui à deux heures, je suis à Nice et très inquiète de ne trouver personne à la gare.
Victor et Prater me rencontrent à la grille, j'avais bien peur d'entrer, aussi attendis-je maman au jardin, qui vint avec Walitsky, Collignon et grand-papa, me dire qu'il n'y avait pas de contagion à craindre.
Au jardin même, on me fit mille questions auxquels je répondais tant bien que mal. Puis on alla chez Dina qui, sachant mes frayeurs, fut bien contente de me voir, d'ailleurs elle sait que je l'aime, la comprends et la plains.
Ah ! cher oncle Georges, c'est votre ouvrage ! On ne se voit pas privée de nom sans s'en ressentir.
La pauvre fille depuis des mois déjà s'en allait faiblissant, le jour de mon départ pour Rome elle semblait bien malade et, en rentrant de la gare, elle se coucha pour ne plus se relever. Ce sont là les effets de tant de chagrins et d'humiliations. Élevée dans les mêmes idées que moi, par moi, elle veut la même chose que moi et n'a rien ! Pas même la beauté. Mais au contraire, rien que des chagrins. Pas de notre part, Dieu garde de penser une chose aussi indigne, mais de son père infâme !
Elle a longtemps tenu, mais à présent c'est pitié à voir.
Et faut-il être mauvais ! Tout en la plaignant, je pensais qu'à sa mort sa chambre me servirait de bibliothèque ! C'est horrible, mais ce serait encore plus horrible de le penser et de ne pas le dire.
Je sais que personne ne tient compte de cette franchise, j'aurais pu me taire mais les gens de cœur ne m'accuseront pas, d'autant plus que je m'accuse et me fais horreur la première.
J'ai bavardé, ri, raconté et la pauvre enfant parut ranimée. Walitsky voulut m'imposer silence.
— Pour Dieu, dis-je, laissez-moi en paix la réveiller un peu ! On ne meurt que d'ennui, et elle s'ennuie !
Elle se mit à rire. On n'a fait que parler de Pietro*.
Je suis triste à Nice, en y allant je n'avais qu'une seule pensée : recevoir une lettre.
— Écrivez-moi, lui dis-je à la gare, si vous tardez deux jours, je douterais de tout, je serais bien inquiète.
Comme il me demandait si j'allais droit à Nice, je lui dis que je m'arrêterais à Gênes et dans ce cas j'ai promis de lui télégraphier.
J'avais oublié cela et le recteur passionniste a provoqué un télégramme. Il croit donc que je suis à Gênes, il ne m'écrira donc pas tant qu'il ne recevra une fleur lui annonçant mon arrivée à Nice. Je l'enverrai demain.