Deník Marie Bashkirtseff

A midi je ne voulais pas encore me lever. Je ne suis heureuse que quand je dors, me réveiller c'est voir ma triste condition et me martyriser, car Pietro* ne suffit plus pour me la faire oublier. Tant qu'il est là cela va encore, mais non, lui aussi est malheureux ; voyez-vous ces deux misères ensemble !
Luisetta parla encore de San Zucchini et Katorbinsky demanda des nouvelles du moine et dans quel couvent il était enfermé ; quand je lui dis que c'était à San Giovanni et Paolo il s'écria qu'il connaissait très bien et me donna les détails exacts du couvent, de sorte qu'au Pincio je les redis à Pietro qui resta très étonné.
Il fait beau, je suis triste, je veux aller dans le monde. Je crains qu'on ne prenne ce désir pour un sentiment futile et pour le désir de danser. Si vous saviez ce que je souffre vous me plaindriez. Si je parle, si je ris, si je chante, c'est pour m'étourdir, pour oublier. Je lis Dumas et fume vingt cigarettes de suite et puis me lève tout hébétée et stupide, alors je ne souffre pas. Mais c'est bon avant la promenade seulement, car après dîner je ne fume plus pour ne pas sentir le tabac, et me lave au savon. Quels touchants détails !
Ah ! je voudrais bien vous voir à ma place... Non, non, je ne suis pas assez féroce pour désirer tant de larmes à qui que ce soit. La pensée de notre misérable position ne me quitte pas un instant et dix fois aujourd'hui au Pincio, en causant avec Simonetti ou avec Pietro, et tout en riant, je me suis sentie prête à pleurer de toutes mes larmes.
Pietro m'a montré ma photographie peinte sur verre par son frère Paul, cet insecte que je voudrais écraser.
Le ministre grec a été mais ne nous a pas trouvées comme d'habitude.
Ma tante ne comprend pas mon tourment, elle pense que tout le monde est amoureux de moi et qu'on peut avoir assez de quelques messieurs pour toute société. A quoi sert être jolie, instruite, bien portante ! Quand on ne voit personne ! Et on me remarque et on me regarde et on se demande pourquoi nous n'allons nulle part et on cherche le mot de l'énigme et on suppose et on cancane !
Dieu, j'en deviens folle. Miséricorde.
Pas moyen de dire deux mots seul à seul ! Ma tante et Potechine nous laissaient bien libres mais ce n'est pas cela.
Un rêve que j'ai fait cette nuit m'annonce sûrement qu'Antonelli me trompait pendant que je dormais et rêvais. Il est très étonné quand je lui dis que je sais ce qu'il a fait sortant de chez nous hier.
— D'abord, dit-il, je suis sorti de chez vous furieux.
Ça je sais, il m'a suppliée de ne pas aller au concert, pensant que si ma tante y allait seule, nous resterions ensemble. Je n'ai pas besoin de dire que c'était une folie.
Hier donc, en sortant de chez nous il est allé chez M. de Noailles et, habillant la traviata de ce monsieur en homme, ils s'en allèrent courir la ville et faire bombance.
Mon rêve ne m'avait révélé aucun détail, mais il m'avait sûrement dit qu'il y avait de la cocotte dans l'affaire.
C'est vraiment curieux, avec Antonelli je parle de tout comme il parlerait à une vieille abbesse de tante.
Il raconte qu'on a déjà voulu l'enfermer dans le couvent des Jésuites à Monaco en 1871, mais comme alors il n'avait pas de dettes il ne se laissa point faire, et Monseigneur Curci ne l'a point eu pour le corriger et lui donner de bons principes comme il le promettait déjà au comte Louis.