Mardi 9 mai 1876
Le premier anniversaire de la fondation de société A.T.E.
Je me meurs de tristesse et d'ennui, on ne me comprend pas ! Ah ! si vous voyiez mon découragement vous auriez pitié. A la musique Collignon s'est approchée de la voiture et me proposa de rentrer à pied avec elle, j'acceptai avec indifférence, comme je fais tout à présent.
— Je regrette tant Marie et Olga, me dit Collignon; elles m'égayaient, elles sont si gentilles, si fraîches.
— Oui, c'est vrai, et voyez depuis qu'elles n'y sont plus je suis retombée dans ma torpeur. Quand on est absorbée par une seule pensée dominante on a besoin d'être étourdie, comme je l'étais avec les Sapogenikoff en causant de bêtises, on a besoin d'être secouée, sans cela...
Maman a été chez Mme de Camprien et cette dame lui a dit que j'avais embelli et que c'était l'avis de tous ceux qui m'ont vue à l'église. C'est vrai, j'ai beaucoup grandi et gagné en couleurs, et en formes.
Elle a aussi répété la fable stupide de l'amour de Yourkoff pour Marie.
La croira-t-on ? à force d'entendre dire à tout le monde la même chose l'idée me vient que cela est peut-être un peu vrai, c'est-à-dire que Yourkoff aurait aimé Marie et sachant l'impossibilité de cette affection il se serait tué. Quant à la fille, de son côté il n'y avait rien. D'ailleurs tout cela est bête. Mais dans ce monde tout ce qui n'est pas triste est bête, et tout ce qui n'est pas bête est triste.
Il va sans dire qu'aucune dépêche n'a été reçue. Et quand je pense qu'à chaque sonnette, à chaque enveloppe cachetée, je rougissais et devenais toute confuse.
Mme de Ballore a invité pour ce soir, elle a été si aimable en venant la première qu'il faut aller. J'y vais donc avec mes mères. Il n'y avait que des dames, et en fait de messieurs le vieux de Ballore, le vieux de Neujean avec sa femme, le vieux comte di Clavesana, un amiral italien, et c'est tout.
Mme de Ballore reçoit un monde très passable et ses filles, Mme de Quincy et surtout Mme de Wykerslooth sont charmantes, mais vers onze heures j'étais si ennuyée que j'éprouvais un irrésistible désir d'être dehors ou de me cogner le front contre le mur.
Je suis allée souper au pavillon, jadis c'eût été pour quereller, mais à présent je ne parle même plus.
— Je suis sûre, dit maman comme en réponse à notre muette indignation ou plutôt étonnement, je suis sûre que Nainer a été dire à Antonelli que nous étions prévenues sur la date des courses, c'est pour cela qu'Antonelli n'a pas télégraphié.
[En travers: cette pauvre maman .]
Je ne répondis rien et continuai à prendre mon thé. Je voyais bien encore à Rome ce que c'était qu'Antonelli et j'aurais dû au lieu de traîner et de barbouiller lui dire ceci:
— Mes façons d'agir ne vous plaisent pas, Monsieur ? J'en suis désolée mais je ne les changerai pas, et dans ce cas ce que vous avez de mieux à faire c'est de vous retirer.
C'eût été le vrai moyen de le retenir si besoin était. J'aurais dû voir que ce genre de conversation était le plus efficace pour toutes choses car, à la gare, la rudesse et la fierté l'ont de suite remis en place.
Faites semblant de ne pas vous ficher des gens, et ils s'accrocheront à vous. C'est dans la nature humaine. Je n'ai qu'un regret à présent c'est de n'avoir pas parlé à Antonelli en maîtresse. J'ai parlé simplement sans forfanterie et sans rudesse et voyez ce que j'ai eu. D'ailleurs je l'ai éprouvé dix fois sur moi et sur les autres.
Oui, j'ai eu tort. Je n'ai pas commis l'erreur par ignorance mais bien parce que j'avais confiance en l'homme et pensais que toute bravade était inutile. A présent je vois que quelle que soit la confiance il faut toujours rester sur son piédestal et traiter les hommes de haut en bas. C'est plus prudent.
— Vis un siècle et étudie un siècle, dit un proverbe russe.
Je n'ai que dix-sept ans.
Ce n'est pas que je pense que l'amour d'Antonelli ait été influencé d'une façon ou d'une autre par ma manière d'agir, non, je ne pense pas cela, mais je pense que mieux aurait valu pour ma fierté de me tenir toujours en alerte et ne pas dire un mot qui pût empêcher une retraite honorable et même une habile démonstration de mépris au cas où l'homme serait enclin à la défection.
Voilà bien des calculs.
— Tout est calculé chez vous, me disait Antonelli.
(Et comment ne pas calculer quand on a affaire à toute sorte de canailles).
Au lieu de répondre à cela: Pas du tout monsieur, il fallait dire que je m'étonnais de son audace de me critiquer et de venir me faire des reproches aussi étranges. Mais je prenais toutes choses confidentiellement, je croyais qu'il m'aimait.
Bon ! J'allais oublier de dire que j'ai été au couvent du Bon Pasteur, porter le portrait du pape bellement encadré et la mère supérieure m'ouvrit sa grille et m'embrassa trois fois. Puis je suis restée à causer avec elle de choses si sérieuses et si religieuses que j'en suis sortie hébétée. On ne me croirait pas capable de discourir sur de pareilles matières. Enfin la pauvre femme encagée me dit que j'étais sous la protection de la Vierge parce que j'étais en blanc.
Plût au ciel.
— L'abandon général est un mal plus pire que la mort, pour les jeunes, dit à dîner grand-papa.
Je suis restée comme frappée de cette phrase et pendant que Léonie préparait ma robe je restai la tête renversée sur le dos du fauteuil et les yeux fixés sur le plafond à ramages Pompadour de mon cabinet de toilette. J'aurais bien voulu ne pas aller à cette soirée, mais il le fallait, d'ailleurs cela m'a épargné un paroxysme de larmes. Je suis très malheureuse à présent bien que plongée dans une espèce de torpeur qui amortit toutes mes sensations et ne me les fait sentir que comme on voit une lumière à travers une épaisse étoffe. Et voyez ! mes cheveux ne frisent plus et je suis devenue laide.
Demain à trois heures je vais à Rome, tant pour me distraire que pour mépriser Antonelli si j'en trouve l'occasion.
J'ai besoin de cela pour mon propre repos. Quant au baiser je ne le pleure plus, il m'a fait plaisir et un plaisir si innocent ne fait vraiment pas de mal. D'ailleurs tant pis pour les hommes eux-mêmes, c'est eux qui ne veulent pas avoir des femmes tout à fait propres. Tout de même j'étais plus tranquille quand je n'avais rien à me reprocher. Je ne suis pas tourmentée par ma conscience mais par la crainte du caquetage, d'ailleurs à quoi sert d'être irréprochable puisqu'on inventera tout de même quelque chose.
Faut-il être abrutie pour relire "Vingt ans après"
Amen.