Jeudi 27 avril 1876
Il est de nouveau deux heures du matin quand je me mets à écrire, mais qu'importe.
Je ne me sens pas du tout honteuse de ce que j'ai fait hier, d'ailleurs ça a été fait avec tant de calme et d'indifférence que je m'en étonne ici. Pourtant c'est mal, très mal... bah ! eh pourquoi ? Cela me choque parce que c'est nouveau. Enfin que voulez-vous je ne suis pas sujette aux entraînements, je suis déplorablement positive, je suis allée jusqu'au point où je voulais, pas une ligne au delà. Je lui ai permis de m'écrire. Pour me faire bien sentir si je l'aime il faudrait le cacher pouf deux jours, alors je ragerais.
Non, écoutez je ne le comprends pas, je lui fais les reproches que vous connaissez ici, et lui me répond par des reproches à moi et qui, je dois l'avouer, sont très justes. Un vrai caractère de prêtre; il veut et ne veut pas, il aime et n'aime pas; on ne peut rien saisir, rien comprendre, et je suis dans une position excessivement fausse. Il ne me demande rien, je pars, il me laisse partir, il espère m'oublier, il ne peut pas venir à Nice.
Je n'ai jamais rien entendu de pareil, ce n'est pas de l'originalité, c'est simplement de la faiblesse ou une façon d'éviter un dénouement quelconque. Il est là à me dire qu'il m'aime, à me demander si je l'aime et à sophistiquer sur l'amour ! Et à côté de ces discours barbouillés mes paroles ont l'air de questions de juge. C'est moi qui suis obligée de le pousser. Vous conviendrez avec moi que la position est délicate. Je ne puis donc pas lui faire une demande en mariage !
Encore ce soir la même chose... mais d'abord finissons avec la journée. Hier matin Voldemar Potechine, une très ancienne connaissance de Russie, a été chez nous. Et aujourd'hui nous allons avec lui dans des ateliers d'artistes russes, chez Spillmann, et enfin à la fontaine de Trevi. Cette fois la foule qui s'était assemblée a joui d'un magnifique spectacle car Walitsky en puisant de l'eau a glissé et est tombé de tout son long.
Au Pincio on cause avec Simonetti, qui viendra ce soir à la gare nous voir partir. Les courses sont remises au 14 mai, et nous partons ce soir ce qui nous fait arrêter Pietro, pour l'avertir de venir de meilleure heure car nous devons partir à dix heures. On le prend en voiture et on se promène partout. Comme exprès pour ce dernier jour à Rome je rencontre toutes les faces de Rome, même... Zucchini, ce dont je suis très contente, car je les aime tous.
Je suis très gaie et je fais part à Pietro de mon amour pour Larderei, et je ne parle que de cela et je ne dis que Larderei, Larderei, Larderei, le priant instamment de m'avoir sa photographie et de le prier de faire un peu attention à la dame blanche qui est amoureuse de lui.
Pietro s'étonne, et qui ne s'étonnerait pas ?
Il dîne avec nous et puis nous nous mettons à emballer ensemble, ce qui fait que nous restons souvent seuls, moi à genoux devant ma boîte et lui tout près. On parle toujours de la même façon, on chicane sur les mots, on se prend la main et on fait mille autres singeries qui commencent à m'ennuyer.
Potechine arrive, mais il ne nous gêne pas; puis V'sconti. Pietro ne veut pas aller au salon et je reste avec lui. Quand le vieux se lève pour partir j'entre et on fait des adieux très tendres. Nous l'avons toutes embrassé.
- Je veux contribuer, dit-il, à vous faire tout à fait romaine.
Mais on découvre tout à coup qu'il n'y a pas de train le soir et au lieu d'aller à Nice on va au Colisée à dix heures du soir.
On s'arrête au café Grec d'où l'on prend Walitsky lui disant qu'il est temps de partir et le malheureux monte tout essoufflé sur le siège. Mais alors on éclate de rire et on ordonne à Luigi d'aller au Colisée. Maman et Dina sur les places d'honneur, Potechine, Pietro et moi sur le devant. On était un peu serré mais Pietro ne s'en plaignit pas, ni moi non plus. On se touche tout le temps de l'épaule et du genou, par hasard.
[Annotation: 1881. Je ne m'aurais jamais crue si sale I]
Il fait noir comme dans un four, maman ne descend pas de voiture, Dina prend le bras du Russe, moi celui de l'Italien et nous essayons de pénétrer dans la ruine. Mais tous les gardiens sont couchés et tout est fermé, on ne peut donc pas monter, je prolongeais les tentatives pour rester plus longtemps appuyée à ce bras qui me soutenait si bien. Force nous est de remonter en voiture et je fais aller à la fontaine Pauline, qui est à une demie-heure de la ville. Mais il fallait enfin rentrer, c'est ce que nous avons fait à mon presque déplaisir car je me trouvais bien tout en assourdissant le monde par Larderei et Larderei et Larderei.
Pietro dit qu'il est un jeune homme perdu et que la Righi (Traviata) le retient un peu de manger les restes qui lui restent.
On prend du thé et on barbouille du papier avec de l'encre. Puis il y a encore des choses à emballer dans ma chambre qui est ouverte à tout le monde.
- Comme on serait bien, dit Pietro en se mettant à genoux devant moi et en me prenant la taille, car je le laissais faire avec la plus grande indifférence, comme on serait bien toujours ainsi, seuls...
Je ne répondis rien et n'avais rien à répondre. C'est toujours le même barbouillage amoureux, c'est à vous la faute, non à vous, c'est vous qui agissez drôlement, non c'est vous ! C'est absurde.
[En travers: Je croyais n'accorder rien parce qu'intérieurement je n'y attachais aucune importance et qu'il n'était rien pour moi. Mais un homme ne comprend pas ces choses. Je faisais semblant de ne pas m'apercevoir de ces libertés, mais en un mot j'ai été ignoble.]
Je suis très bête dans cette affaire, mais aussi Pietro est bien étrange.
- Je vois que vous ne m'aimez pas, je le vois par votre air !
Il est révolté par mon air indifférent, glacial, mais je ne puis être autrement.
Il me demande si je l'aime, je fais oui de la tête ou du bout des lèvres, car je vous jure que ma voix ne veut pas faire entendre: je vous aime. Je ne le puis pas, ma langue s'y refuse et je sais pas si je l'aime... Naturellement cet air compassé le glace et lui fait débiter tous ces raisonnements, toutes ces suppostions, tous ces doutes que j'ai eus à propos de lui et qu'il a à présent.
A propos de raisonnements ce cher garçon m'a prouvé clairement que ma tirade sur l'âme est le plus grossier sophisme de la terre.
Pour faire mouvoir la machine, il faut une force, cette force c'est l'âme, quand la machine est dérangée ou hors d'état de servir l'âme n'a plus rien à animer, elle part donc mais elle reste toujours la même... Il a raison.
Enfin, voilà. Potechine s'en va et je reste encore longtemps avec Pietro près de ma porte.
Lasse de cet état flottant des choses, je suis allée jusqu'à lui dire que ma position était fausse, que je devais savoir s'il m'aimait vraiment car sinon je dois aller en Russie et m'y marier.
- Ah ! dit-il, comme dans une demi-heure vous sentirez que vous venez de dire une chose maladroite et tellement étrange que je me casse la tête si je comprends qu'on puisse dire des pareilles choses ! Mais c'est un marché, vous dites à un magasinier: Voulez-vous me donner telle chose pour ce prix ? autrement j'irai ailleurs.
Mais je vois que vous ne pouvez pas m'aimer ! Vous faites tout cela comme ça... je ne sais pas comment. Et moi je vous aime, non, vous savez je suis devenu un autre homme; je vous aime et j'ai besoin d'être aimé et vous ne m'aimez pas.
- Ce n'est pas vrai !
- Je le vois, comment croire que vous aimez avec un pareil air, avec un caractère aussi fou, avec un cœur aussi léger !
- C'est à moi de vous le dire ! Vous ne m'aimez pas vous-même et vous voulez en finir en disant que je ne vous aime pas ! Je pars, vous me laissez partir, vous ne pouvez pas venir à Nice, tout cela vous importe peu ! Laissons, laissons cela ! C'est du temps perdu, adieu. Je m'étonne seulement comment j'ai pu vous laisser tout dire et tout faire.
- Savez-vous que nous avons une bien étrange façon d'agir tous les deux ! dit-il.
- C'est-à-dire vous, Monsieur !
- Non, vous !
- Mais je ne puis donc pas vous demander en mariage, voyons !
Et on se met à rire, puis je me mets en colère.
Vous parlez de mariage, dit-il, comme d'une bêtise de vingt-quatre heures, vous n'aimez pas, vous êtes si indifférente !
- Mais non, c'est vous !
- Ah ! par exemple !
Et comme cela pendant une heure ! C'est à en crever, ma parole d'honneur. Je ne sais que penser !
Cet état des choses est impossible !
Il m'est dur, je vous assure, de penser qu'il ne fait que jouer et que je suis insultée autant qu'une jeune fille peut l'être, Oe ne parle pas de saletés) et pourtant ses façons sont inexplicables.
Demain je pars ! Et tout va être fini !
Je vous assure que ce barbouillage, ce balancement, ce flottement m'est insupportable et je n'y puis rien ! je ne puis donc pas le demander en mariage !
Il me dit qu'il m'aime pour toujours.
- J'ai besoin d'être aimé, dit-il doucement, m'aimez-vous ?
- Oui, répondis-je froidement, ce qui le mit en fureur. Mais je ne puis être autrement. Je ne sais ce que j'ai, je ne sais ce qu'il a.
Il veut m'écrire et il veut que je lui écrive !
- Je ne le peux pas, Monsieur, que dirait ma mère !