Deník Marie Bashkirtseff

Si nous étions en hiver je ne penserais peut-être pas tant à Torlonia, mais ce fichu printemps aiguise tellement tous les sens qu'on est au moral ce qu'on serait au physique après avoir été brûlé et quand la peau vient de se reformer, fine et rosée comme celle d'un nouveau-né. Dans cette phrase je sens une faute de français, mais je ne m'en fiche pas mal.
On est rêveur, on est tendre, on est poétique. Le ciel est d'un bleu très clair, le soleil ne se montre pas, mais fait seulement sentir sa présence et éclaire d'une façon générale qui éblouit. C'est un soleil latent, pour parler comme en physique, et il est très désagréable à cet état latent parce qu'il fatigue, il pèse, il étouffe. Je me rappelle de Nice, il y a un an, c'était à peu près la même chose.
A présent je n'écris pas seulement le soir, mais aussi le matin, dans l'après-midi, à chaque instant libre. J'écris à fur et à mesure que je vis.
Je peins le fils de Stella, un bébé de cinq ans, beau comme un ange avec des yeux de démon. J'aurai bientôt fini. Je l'ai fait sans Katorbinsky aujourd'hui cet homme l'a vu et en a été content jusqu'à l'étonnement.
- Il y a tant de bien dans ceci, me dit-il que j'en suis positivement étonné.
La pose est difficile, le petit est en face, la tête baissée et les yeux regardent mes yeux. Sur fond jaune. En chemise blanche, et le cou découvert. Je suis très heureuse de faire de si bons progrès.
Aujourd'hui j'ai commencé une autre femme, aux cheveux châtains, crépus comme chez une négresse, aux yeux gris clairs et au teint blanc et rose. Elle a des traits accusés, une lèvre admirable. Elle ressemble à l'ange du tableau où Héliodore vient vider les vases du temple mais elle est plus délicate. Je la fais sur un fond jaune éclatant avec des ramages d'une couleur indécise pour adoucir ce ton. Ce jaune vous semble peut-être baroque, mais je vous assure que cela fait admirablement ressortir les teintes douces de la peau et produit un effet très original.
Nous nous sommes promenés à la Farnesina, j'ai vu Pandola et le prince Humbert. Comme c'est intéressant. On ne voit plus personne à la porte du club, on dirait qu'ils ont tous suivi Pietro au couvent. Cependant j'ai vu Cesaro au Pincio.
z... Zucchini a disparu. Je suis très fatiguée, je reviens du Politeama Romano, espèce d'énorme théâtre-cirque.
La célèbre Ristori jouait Judith au profit de l'instruction publique du quartier de Trastevere. Il y avait une telle foule que je n'ai vu personne, excepté les Russes de la course à Borghése. Maman était malade et la baronne s'est offerte pour nous chaperonner.
On dit que la Ristori a soixante ans. Si c'est vrai, c'est un prodige. Elle joue divinement. Le sujet de "Judith" son rôle, l'époque même, sont si loin de nous que nous ne pouvons plus comprendre les situations, mais même dans ce cas incompréhensible, affecté, enthousiaste et inspiré, Ristori a su garder tant de naturel, tant de grâce et tant de sentiment qu'on est émerveillé. Il n'y a rien dans elle du guindage ridicule et empesé des tragédiennes qu'on entend partout. C'est la première tragédienne qui ait l'air d'une femme et non d'un mannequin affublé d'un costume et ne bougeant et ne parlant que par ordre.
Je suis enrhumée.
Encore deux jours et je verrai Pietro. Mais plus le temps approche plus il semble s'éloigner. Je crains sans cesse qu'il ne revienne plus.
Torlonia ne se montre plus, je l'ai aperçu de très loin et un seul instant, à pied sur le Corso.
L'éloignement et l'absence lui ont fait une espèce d'auréole, à lui, à sa mère, à ses chevaux, à tout ce qui le touche, je suis arrivée à me prosterner devant lui, à désirer d'en être maltraitée, battue, positivement battue. Est-ce assez curieux. Mais j'ai déjà dit qu'il y avait dans une humiliation volontaire une grandeur suprême et peut-être plus de fierté que dans tout autre chose.
Pensez-vous que je ne changerais pas d'avis, si par un miracle quelconque il tombait amoureux de moi ? Tant que j'écris je sens tout ce que j'écris mais, le lendemain, je me moque de Torlonia et ne comprends plus comment j'ai pu dire tant de bêtises. Je ne l'aime pas, c'est une fantaisie pure. Je ne sais quel diable me force à me forcer de l'aimer, de l'élever, d'en parler, de le placer sur un piédestal; il a besoin d'un piédestal avec sa taille.
Et vous verrez qu'à force de parler et d'écrire je me ferai un second dieu, le dieu Torlonia comme avant c'était le dieu Hamilton. Et une fois cette divinité créée dans mon esprit je l'adorerai mais surtout de loin et plus du temps passera plus elle me semblera digne d'être adorée. Comme Hamilton, je l'ai surtout aimé quand il fut parti de Nice, dans l'année qui a suivi le départ et dans l'année suivante.
Diviniser Torlonia ! Il faut être moi pour inventer une chose aussi étrange.
[En travers: Torlonia n'a jamais été et ne sera jamais un Hamilton, tout en étant un homme très bien et du meilleur ton.]
J'ai déjà pris l'habitude d'en écrire des pages entières. Il n'est pas dans mon fond, il n'est nulle part, mais j'en parle ici et j'y pense, surtout en écrivant. Tout cela n'a pas le sens commun tout cela est produit par un profond désœuvrement. Je peins et je lis, mais ce n'est pas assez. Pour une vaniteuse comme moi il faut s'attacher à la peinture car c'est une œuvre impérissable tandis que la plus grande érudition meurt avec celui qui l'a acquise avec tant de peine à moins qu'on n'écrive des livres. Mais j'ai assez de mon journal, et puis il y a tant de créatures maigres, pâles, ridées, qui écrivent des choses savantes que je ne serais que de trop, et puis ce ne sont pas ces œuvres (pénibles) et respectables qui donnent une célébrité éclatante, bruyante, étourdissante, comme j'en veux une.
Je veux être célèbre, par quoi ? Par tout ! Je ne serai ni poète, ni philosophe, ni savante. Je ne puis être que chanteuse et peintre. C'est déjà joli. Et puis je veux être à la mode. C'est le principal. Esprits sévères, ne haussez pas les épaules, ne me critiquez pas avec une indifférence affectée pour paraître plus justes, tous vous êtes les mêmes au fond ! vous vous gardez bien de le laisser voir ! Fi ! Mais ça ne vous empêche pas de trouver dans votre fond intime que je dis vrai.
Vanité, vanité, vanité. Le commencement, la fin de tout, et l'éternelle est la seule cause de tout. Ce qui n'est pas produit par vanité est produit par les passions. Les passions et la vanité sont les vraies, les seuls maîtres du monde. Les passions produisent la vanité, et la vanité produit les passions. Basta, je commence à me répéter.