Deník Marie Bashkirtseff

— Ils sont rouges ! interrompit Pietro.
— Ah ! bêtise ! [Mots rayés] non mais vous comprenez, je me suis habituée à regarder vos chevaux comme les miens, eh voyez ! N'est-ce pas désolant !
— Ce qui est remis n'est pas perdu, Mademoiselle, d'ailleurs je ne vends pas mes chevaux.
— J'espère les acheter au printemps, car à présent je n'ose pas demander encore deux chevaux à maman mais dans un mois.
— Et quand vous verrons-nous ? dit maman.
— Un de ces soirs.
— Dépêchez-vous.
— Vous partez ? !
— Bientôt.
Le policeman depuis deux minutes déjà disait à Luigi de faire place à une autre voiture, il y eut confusion, paroles perdues, saluts, mains tendues, [Mots noircis: cris du cocher et du policeman.] Et enfin nous bougeons. Moi, enchantée comme une folle. Dina ne manque pas de s'écrier que Torlonia a couru comme un fou pour nous saluer à la sortie, que le pauvre garçon a mal calculé le temps, qu'il était tout essoufflé etc. etc. etc.
D'ailleurs je ne vends pas mes chevaux. Je ne sais pourquoi cette phrase me cause un si vif plaisir. Je ne sais pas écrire, je m'arrête à chaque ligne, je lis, je fais le tour de la chambre. C'est absurde, je crois que je suis amoureuse de Torlonia, non pas du duc Torlonia, mais de Clément tout court.
[Quatre lignes cancellées]
Il te battra, dit maman. Et bien, il me battra et je le lui rendrai.
Dieu, s'il voulait de moi ! J'en deviens folle.
Est-ce possible d'être si bête ! Il ne se fiche pas mal de moi.
Il admire ma taille, bien; mais pour ne pas l'admirer il faudrait être aveugle, femme, ou hors d'âge.
Il est amoureux de l'Anglaise, brune, rouge et commune. Fi ! et avec cela un air de mouton effrayé. Est-ce possible !
Pendant la scène du jardin Marta et Méphistophélès m'ont semblé Prodgers et Saëtone tandis que Faust et Marguerite, Audiffret et Robenson. Au diable tout cela ! Clément, Clément, Clément.
La journée commence bien. Maman et moi tâchons de nous enrager mutuellement, je réussis seule, elle est donc furieuse et moi je ris. C'est dégoûtant.
Je ne fais pas un pas hors de la maison. Il y a à peine dix jours que Torlonia est présenté et il me semble déjà un mois.
On donne "La Fille de Mme Angot" au Valle. Nous allons dans une loge du rez-de-chaussée, et je m'installe derrière maman, dans un coin très sombre. J'étais triste ou fatiguée, comme on aime mieux j'avais envie de dormir ou d'écouter un Antonelli quelconque.
Il vient vers dix heures, puis vient chez nous [Mots noircis: demande à mettre] sa chaise derrière la mienne, je n'y consentais pas et il se consola en me disant que cette nuit il avait accompagné Muliterno jusqu'à l'Hôtel de la ville, qu'il avait pensé à quelqu'un et chanté "Dormi pure". Je ne répondais rien ou presque rien, mais j'étais contente de le sentir près de moi. Seulement il est si différent de moi, il ne comprend pas le bonheur de rester muet et immobile auprès d'une personne aimée, il lui faut se baisser, gesticuler, tourmenter l'éventail, prendre la main.
Il me demandait ce que j'avais, car en réalité je n'étais pas moi-même, je ne disais rien, je ne riais pas, et ces façons ajoutées à la froideur de hier avaient de quoi donner à penser. Il ne comprenait pas que peut-être en ce moment seulement je l'aimais un peu, si amour il y a.
Il m'a semblé l'entendre prononcer le nom de Torlonia, mais je n'ai pas bien entendu et je craignais de parler de Clément.
Antonelli me rappela que je lui avais dit qu'il ne savait pas baiser les mains.
— Oui, Monsieur, je l'ai dit et je le répète.
— Ce n'est pas à vous de le dire.
— Et à qui donc ?
— Mais, dit-il, je vais vous montrer une actrice.
Il se leva, se mit derrière moi et au même instant je me retournai vers lui aussi furieuse que mon état d'assoupisement moral et physique me permettait de l'être.
— Maintenant, dit-il, vous savez la différence, vous avez dit que je ne savais pas.
Imbécile qu'il est ! C'était des faux cheveux !
[Mots rayés: Je m'étais imaginé qu'il avait embrassé mon chignon.]
Mais c'est une action indigne et impertinente ! Zucchini qui était en face pouvait voir, les autres pouvaient voir ! C'est une horreur ! L'a-t-il fait exprès pour se vanter ou bien par bêtise, par vivacité. Heureusement personne n'a rien vu.
— Vous êtes ivre ce soir ?
— Plaît-il ?
— Vous êtes ivre, gris, vous avez bu ?
— Je ne me serais pas permis de me présenter chez vous dans un tel état.
— Pourtant, vous vous conduisez comme un homme ivre, ne me parlez pas. Allez-vous en !
Le misérable devint tout pâle et prit son chapeau. Maman se mit à le retenir, mais il était furieux, j'ai eu la bêtise de prendre son chapeau et de lui dire de rester. Naturellement il s'est cabré.
— Je dois aller reconduire un masque à l'Argentina, j'ai un rendez-vous, etc. etc.
— Bonsoir Mademoiselle, dit-il en me tendant la main. Je ne lui ai pas tendu la mienne, je ne lui ai même pas dit bonsoir, et il est sorti tout pâle, tout furieux.
Quel mauvais caractère.
Bon I voilà de quoi me tourmenter. Mais devais-je me taire et supporter une pareille impertinence ! Non, raisonnons comme une personne raisonnable. Il est parti fâché, furieux contre moi, dans une demi-heure il regrettera d'être parti, il s'accusera, il sera misérable et mourra d'envie de me revoir. Tout cela s'il m'aime. Tandis que s'il ne m'aime pas, ou bien si son amour ne résiste pas à une pareille bêtise, tant pis, et que le diable emporte un pareil amour. Néanmoins je suis un tant soit peu inquiète et très offensée de l'audace du monsieur. Un diable me souffle dans l'oreille qu'il s'est vanté devant Zucchini qu'il est venu exprès pour cela, en un mot qu'il est l'homme le plus vil du monde.
Maman ne sait rien, elle sait seulement qu'il est parti méchant et pâle, mais elle profite de l'occasion et à peine sommes-nous à l'hôtel qu'elle me dit, que ma conduite de ce matin est déjà punie par le Bon Dieu puisque je n'ai pas su me conduire avec un enfant comme Antonelli qui m'a donné une chiquenaude.
Trouvez-moi quelque chose de plus bête, de plus mesquin et de plus offensant ? I!
Vous savez ce que j'ai répondu ? J'ai ri, je ris de tout ce soir, c'est peut-être nerveux.
Misérable fils de prêtre ! J'ai trop peu dit, j'ai été trop bonne. Son audace aurait dû être punie après le baiser du piano. S'il est sincère il ne mérite rien, sinon, s'il plaisante, s'il ne le fait que pour passer le temps, s'il n'est amoureux de moi que comme moi de lui ! ... Alors ! Alors, alors c'est affreux et je ne pourrai pas le punir. Comment voulez-vous que je venge une pareille injure I !
N'oublions pas la seconde chose agréable de maman. Elle m'a dit que par ma lettre à mon père je provoquerai de sa part des lettres anonymes les plus sales à Antonelli et à Bruschetti. Car il est capable de tout.
Aussi cela ! Trouvez-moi quelque chose d'aussi désagréable à dire !
N'est-ce pas elle qui a écrit la première I
Fi ! que je hais les gens vulgaires, bêtes et méchants !
Je ne suis pas capable de dire des méchancetés aussi blessantes. Madame ma mère vient à ma porte me priant d'ouvrir, de se réconcilier. Mais moi aussi, je me cabre ! D'ailleurs tout cela m'a irritée, presque enragée. Et à cause de quoi toutes ces histoires. Est-ce assez bête !
Ne nous tourmentons pas, s'il m'aime vraiment il me reviendra plus soumis, car il sentira son tort. D'ailleurs ce n'est pas de lui qu'il s'agit. Les hommes font toutes les choses de travers ! Si Antonelli n'avait pas fait son impertinente bêtise je lui aurais permis de se placer derrière moi et il serait resté ainsi jusqu'à la fin, peut-être même en me tenant la main, j'étais d'humeur à le permettre. Parole !
Tu l'as voulu homme absurde, ou plutôt enfant.