Mardi 29 février 1876
Comme c'est le dernier jour, nous sortons de bonne heure.
Toute la ville est agitée, chacun veut s'amuser, chacun court, crie. Nous allons par le Corso en voiture. La princesse Marguerite, gentille comme un ange se promène aussi. Le Corso se trouve trop court pour la quantité de voitures. Je ne sais si les autres ont reçu autant de bouquets et de bonbonnières mais quant à moi j'en suis inondée et couverte. Doria blanc me jette un joli bouquet de son balcon, tout le monde en un mot. Je m'amuse comme une folle. J'ai jeté deux grands bouquets à la princesse et quand nous repassons plus tard devant le balcon qu'elle occupe elle me jette une bonbonnière de satin blanc, que je garde.
Je ne prends pas sur moi de remonter la furieuse gaieté d'un Mardi gras à Rome. Tant c'était amusant que je n'ai pas remarqué l'absence d'Antonelli. Nous allons au balcon pour la course des barberi seulement, et y trouvons un grand bouquet de Loëbecke pour moi. Hier aussi il m'en a donné un. Je parle à Bruschetti, il me demande si j'ai lu sa lettre.
[Sept lignes cancellées]
Je réponds que oui. Et pourquoi ne me dites-vous rien ? Je ne vous dis rien parce que c'est bien trop tôt.
— Prenez toutes les informations que vous voulez.
— La seule information que je veuille viendra avec le temps. Je m'étonne de la promptitude avec laquelle l'amour vous est venu.
— Il ne faut pour cela qu'un instant.
— Oh ! chez moi ce n'est pas ainsi, il me faut longtemps.
Imaginez-vous que la brute me demande combien de temps !
— Oh ! dis-je, il me faut très, très longtemps, trois ou quatre mois au moins.
Il demande si en attendant l'amour il n'y a pas un peu de sympathie. Je suis outrée intérieurement et lui réponds que je dirai rien, qu'il doit savoir que je suis excessivement sévère et que c'est encore bien heureux si je consens à l'écouter et à lui permettre d'attendre.
Je daigne le présenter à Madame ma mère, ce dont il est ravi. Assez de cet animal. Plowden m'apporte un bouquet de roses, et me prie de le présenter à Madame, c'est ce que je fais. C'est un homme très reçu partout et grand ami d'Antonelli.
Il se fait sombre et le jeu des moccoli commence. Notre balcon et celui de l'Anglaise sont les seuls qui soient illuminés de feux de Bengale. Grand effet. A propos de l'Anglaise, tous ces messieurs disent qu'elle se nomme Mme Oliver, et Antonelli en a parlé d'un air fort vilain.
D'après ce que j'ai recueilli sur le compte de cette personne je vois qu'elle ne va pas dans la bonne société, ne demeure pas avec son mari et est entourée d'hommes, ce qui selon moi ne peut la compromettre, grosse, petite, et peinte qu'elle est. Mais n'allons pas contre le courant, obéissons à l'opinion générale, et ne défendons que nous-mêmes et nous aurons bien assez à faire.
Tout le Corso est illuminé de moccoli qui s'allument et s'éteignent, sautent de haut en bas et de bas en haut, comme des yeux de diables, poursuivis par des éventails, des balais, des mouchoirs, comme par autant de grands papillons de nuit.
Le peuple hurle, il ne sait que hurler.
Loëbecke se croit autorisé à saluer, et il a l'air si franc, si gai, si simple que je salue et lui souris comme à une connaissance.
Je rentre assez ennuyée, la robe est tachée par les moccoli de Dina qui en s'excitant ne se sent plus.
Vers onze heures on m'apporte un domino rose, à Dina, un autre rouge. J'ai une folle envie d'être gaie ce soir, il me semble que j'intriguerai tout le monde, que j'aurai même le courage d'aborder le grand Doria.
Dina, Lola et leur mère vont voir la crémation du carnaval, je reste avec maman, ça ne m'intéresse pas, il n'y aura que la foule.
Depuis ce matin je priais tout le monde de ne pas me gâter l'humeur. Je suis un caractère malheureux, le moindre mot contraire, une tête d'épingle dans la roue et c'est fini. Et Walitsky et maman m'ont tout gâté ! D'abord on dit les mots,
dépravation, honte éternelle , [Mots noiricis: pas une] pierre, jamais ! Comme Jules Favre.
C'était une manière d'engager l'action. Je ne dis rien, seulement je finis par pleurer mon malheureux naturel qui est sujet à toutes les influences. Ils ne comprennent pas ou peut-être comprennent trop bien, combien je suis sensitive. La moindre chose m'échauffe ou me glace. Enfin ! que faire. C'est ainsi. Voyant mon chagrin ils s'égayent et nous allons, mais je suis complètement découragée.
Il y a si peu de monde que c'est ridicule. Pietro, plié en quatre, cause avec un domino de satin rouge, très riche. Walitsky est en domino noir, il a l'air d'une femme enceinte, sa tournure me distrait. Pas un homme connu. Mais voilà Doria assis avec un domino noir.
J'ose m'approcher de lui. Mais il ne se fiche pas mal d'un domino rose et répond à peine. Je vais m'ennuyer ailleurs. Antonelli est toujours avec le rouge, mais à présent dans une loge.
Un peu plus tard il descend seul, je lui parle quelque temps. Je ne puis dire s'il m'a reconnue, je déguisais ma voix, je parlais italien. Une dame à peine masquée lui fait signe de venir, d'une loge, [Mots noircis: je lui dis de] s'en aller pour qu'il ne s'en aille pas tout seul.
— Tu sais, dit-il toujours en italien, nous devrions nous marier.
— Je ne veux pas.
— Pourquoi ?
— Parce que tu es laid et que je te déteste.
— Tant pis pour moi et tant mieux pour vous. Vas, tu as beau faire, ton pied te trahit toujours, alors tu me détestes, et cela a toujours été ainsi ?
— Toujours.
— Alors je suis malheureux.
— Non, tu es bête, va-t-en.
Nous étions assis sur le bord d'une loge, il est si vif que je n'eus pas le temps de l'empêcher de voir mon gant.
Pendant ce temps maman s'approchait de Doria.
— Dieu que tu dois t'embêter, lui dis-je en passant.
Et sans se retourner, sans bouger il m'a lancé une huée qui m'a plu énormément. Ecoutez j'ai reçu un coup de foudre. De tous ceux que je vois à Rome ou ailleurs, Doria est le seul qui soit un gentleman de toutes les façons. A côté de lui tous les
autres sont des pacotilles. Antonelli un singe, les autres des paysans.
Doria est prince dans tout le sens du mot. Je disais avant qu'à la place de Marguerite je choisirais un autre. Non je ne choisirais jamais un autre. Quelles manières, quel langage, quelle noblesse dans les moindres actions ! J'étais très contente de la façon dont il traite les dominos inconnus.
— Heu - hé ! fit-il quand je lui dis qu'il devait s'embêter, c'était admirablement fait.
— Je rentre troublée, agitée, confuse. Je ne veux pas penser à Doria, ce serait folie.
Il attendait un domino, dit-il à maman.
— Tu peux être un ange du ciel, a-t-il dit, mais je ne puis rester avec toi, j'attends un domino qui doit arriver. J'attendrai encore un quart d'huere et puis je m'en irai, car je ne suis pas habitué qu'on me manque et je ne veux pas le souffrir.
La voix me glace le sang, parole d'honneur, et j'ai peur de cet homme. Il me semble que je l'adorerais. Je ne souris pas en y pensant comme en pensant au cardinalino, mais j'ai envie de pleurer, de trembler, j'ai peur.
Je ne l'ai jamais vu de près avant ce soir, je ne l'ai jamais entendu parler. Il a autour de sa personne quelque chose d'étrange, il me rend muette, il me désespère, il me fait peur.
Je m'endors comme une folle, je ne pleure pas, mais je ne puis empêcher à mes sourcils de se froncer à chaque instant, à mes lèvres de se serrer et je me sens étrange et cette voix haute m'agite tout entière et j'ai peur.