Deník Marie Bashkirtseff

J'allais commencer le récit de ce grand jour, quand je fus interrompue par l'arrivée de Visconti qui se montre de plus en plus homme de cour. A présent, j'ai soupé, j'ai causé, et je suis enfermée chez moi, tranquille et seule, je commence donc.
Nous allons à notre balcon du Corso, en toilettes, puisqu'on ne jette que des fleurs. Nos voisins sont là, la dame est vraiment une aimable personne. C'est très animé, il y a deux chars ravissants. Un arbre dépouillé de ses feuilles et perchés sur chaque branche des hommes habillés en singes.
On a applaudi et il y a eu une bataille de fleurs. Plusieurs messieurs que je connais par le carnaval et qui me donnent toujours des fleurs, viennent aujourd'hui plus que jamais.
Il y en a surtout un, très jeune, très blond et très gros, à qui j'ai donné un camélia attaché à une longue ficelle. Il étendit ses gros bras et sa face si bête et je tins pendant quelques secondes la ficelle de plusieurs pouces trop courtes pour avoir le plaisir de le voir sauter et rougir.
Troili et Giorgio sont dans une belle voiture à deux grands chevaux, et le domestique et le cocher sont en culottes blanches, c'était la plus jolie voiture. Ils nous inondent de fleurs, Dina est rouge, et les deux mamans rayonnent. Les voitures se suivent, cette bataille est tout à fait gracieuse.
Pendant que nous sommes là à jeter et à attraper des fleurs, nous voyons notre landau et dans ce landau Walitsky, à qui j'ai télégraphié avant-hier de venir. Il nous ensevelit sous
des bouquets et les autres ont dû se demander qui était ce beau monsieur tout seul et si galant. Une demi-heure au moins s'est passée avant qu'il fut parvenu à quitter le Corso, et à venir sur le balcon. Mais je n'ai même pas le temps de l'embrasser. Enfin le coup de canon retentit, les soldats arrivent: les chevaux vont courir et Antonelli n'est pas venu. Mais le jeune homme d'hier vient et comme nos balcons se touchent nous nous mettons à flirter, il me donne des bouquets, je lui donne un camélia et il me dit tout ce qu'un homme comme il faut [mots noircis: peut dire de tendre et] d'amoureux à une demoiselle à qui il n'a pas eu l'honneur d'être présenté.
[En travers: Un homme ne doit rien dire de tendre quand il n'est pas présenté, ce me semble ]
Il me jure de garder cette fleur toujours, de la sécher dans sa montre.
— Quando lei ritorna a Nizza ?
— Nel mese d'aprile o forse di maggio , répondis-je.
Alors il promet d'être à Nice pour me montrer les pétales desséchées du camélia qui restera toujours frais dans son cœur. C'était très amusant. Il m'a demandé par qui il pourrait être présenté à Madame ma mère et je lui ai nommé Visconti et Antonelli. Je crois même que je lui ai dit mon nom.
On est en carnaval ou l'on n'est pas en carnaval ?
J'avais préparé un autre camélia blanc avec la tige, pour Antonelli, mais il ne venait pas, mais le comte Bruschetti (c'est le nom du bel inconnu) ne m'attristait pas, je m'amusais vraiment lorsqu'ayant abaissé les yeux jusqu'à la vile multitude d'en bas je vis Antonelli qui me saluait, je suis devenue si confuse et je rougis tant, que je ne sus que me laisser tomber sur une chaise pour cacher cette rougeur. Dina lui lança un bouquet, et dix bras de vilains s'étendirent pour le saisir au vol, un homme y parvint, mais Antonelli avec le plus grand sang-froid du monde le prit à la gorge et le tint dans ses mains nerveuses tant que le misérable ne lâchât sa prise. C'était si beau, que l'homme avait l'air presque sublime, j'en fus enthousiasmée et, oubliant ma rougeur et rougissant de nouveau je lui donnai mon camélia et la ficelle tomba avec, et il la prit, et la mit dans sa poche et disparut. Alors tout émue encore je me retournai vers Bruschetti qui guettait le moment favorable pour m'adresser de nouveau quelque compliment, sur la façon dont je parle l'italien ou sur n'importe quoi.
Les barberi passent comme le vent au milieu des huées et
des sifflets de la populace, et sur notre balcon on ne parle que la manière adorable [Mot noirci: dont] Antonelli reprit le bouquet. En effet, il avait l'air d'un lion, d'un tigre, je ne m'attendais jamais à une telle chose de la part de ce jeune homme délicat. C'est comme j'avais dit au commencement un mélange bizarre de langueur et de force. Je vois encore ses mains crispées qui serrent la gorge du faquin.
Vous rirez peut-être de ce que je vais vous dire, mais je vous le dirai tout de même, eh bien je vous assure que par une action pareille un homme peut [Mots noircis: se faire] aimer follement, tout de suite. Il avait l'air si calme en étouffant ce vilain que j'en perdis la respiration. Et pendant la soirée à la maison, chaque fois qu'on se racontait cela et on se l'ai raconté vingt fois, je rougissais comme une rose de Nice.
Trois quarts d'heure après, au plus fort de ma flirtation avec le voisin je vis au bout d'un long bâton tout orné de papier d'or et de couleur, un immense bouquet, porté par un faquin qui ne savait à qui il fallait l'offrir, lorsqu'une canne en s'appuyant sur le bâton le fit pencher de mon côté. C'était Antonelli qui me rendait mon camélia.
D'abord je n'avais pas compris, je n'avais pas vu Antonelli, je ne sais vraiment ce que j'avais, mais au bout d'une seconde d'hésitation je soulevai avec peine le magnifique bouquet et le prit dans mes bras en souriant à l'affreux fils de prêtre.
— Oh ! mais c'est splendide, criait la dame anglaise.
— E bello veramente , disait Bruschetti un peu vexé.
— C'est charmant, disais-je moi-même, enchantée jusqu'au fond du cœur.
Et portant mon trophée je me mis en voiture et nous partîmes. Je savais bien qu'il n'y avait rien de plus adorable à Rome que l'affreux fils de prêtre.
[En travers: On voit bien que tout cela était de la nouveauté pour moi ]
Après m'avoir vue prendre son bouquet il me salua de sa façon calme et disparut de nouveau on ne sait par où.
Toute la soirée je ne parle que de cela, et interromps toutes les conversations pour en parler encore.
— N'est-ce pas qu'Antonelli est adorable ?
Je le dis comme pour rire, mais je crains bien de le penser vraiment. Je ne sais pas écrire ce soir, j'oublie, je m'arrête.
A présent je tâche de persuader aux miens que je m'occupe d'Antonelli, et on ne me croit pas, mais du moment que je dirai
le contraire de ce que je dis à présent [Mots noircis: on croira] et on aura raison.
Je suis de nouveau impatiente, je voudrais dormir pour abréger le temps, pour aller au balcon, et puis surtout pour aller vendredi au bal masqué de l'Apollo. Je voudrais dormir jusqu'à vendredi, je suis impatiente, je me sens attirée on ne sait vers qui, vers quoi. Un commencement de fièvre comme le printemps dernier à Nice.