Deník Marie Bashkirtseff

A onze heures trois quarts nous avons une audience du Pape. A la via Condotti, Domenica s'aperçoit qu'elle a oublié ses chapelets, on retourne les chercher. Mais arrivés en face de l'Apollo c'est bien pis !.. On trouve qu'on a oublié la lettre d'audience, on envoie Fortuné en fiacre, et on continue son chemin. Il va sans dire qu'on ne nous laisse pas entrer et nous voyons à travers une porte vitrée le passage de Sa Sainteté. Vrai, c'est un vénérable vieillard, il inspire le respect et attendrit par sa douce majesté. Je n'attribue cela qu'à une longue habitude d'être regardé comme un dieu.
J'ai mal à la tête, il fait du soleil comme à Nice, mais je laisse partir tout le monde et reste seule.
Le baron Visconti vient pour nous prévenir que demain à neuf heures et demie il va nous présenter chez M. Leghait, secrétaire d'ambassade belge. L'ambassadeur n'ayant pas de maison ouverte, c'est le secrétaire qui reçoit. Ce sera une grande soirée musicale.
Je voudrais bien pouvoir ne pas pouvoir y aller. Il me semble toujours qu'on nous montrera du doigt. Et puis l'accueil si froid de l'ambassadeur russe n'est pas une bonne recommandation. Voilà ce qui arrivera. Nous irons, on me remarquera, un petit cercle de nous et on dira de suite: ce sont ces Bashkirtseff qui ont ce procès si scandaleux etc. etc. et puis on tâchera de se défaire de ces Bashkirtseff. Décidément j'aimerais mieux n'aller nulle part.
C'est très amusant sans doute d'aller, je n'ai jamais été dans le monde, tout cela est nouveau pour moi.
Pas de Sorokas ce soir, et j'écris deux lettres à Audiffret:
— Quand donc viendras-tu chercher ton âme ?
Ne sais-tu pas que la blanche et la pieuse Mlle Bashkirtseff a envoyé, déjà deux fois, le chantre de l'église russe pour nous faire des offres très avantageuses, pourvu que nous consentissions à lui livrer ton âme dont elle veut faire don au Musée étrusque de Constantinople.
Hâte-toi donc, animal !
Les frères moineaux de Cimiez.
et puis celle-là:
Cher neveu !
Ayant appris votre présent embarras je viens vous offrir une place dans mon magasin. Vous serez dans votre milieu, parmi les vôtres et rien ne vous manquera ni les bons conseils ni les soins de tous genres qui vous sont si nécessaires.
Votre oncle affectionné Audiffret.
C'est pour le coup qu'il va rager.
Je prie ma tante de placer dans sa conversation avec Galula, très adroitement et légèrement, quelques mots sur les lettres anonymes que je reçois depuis une semaine de Nice, à Rome.
Elle ne le dira que lorsque Galula demandera de mes nouvelles, alors elle dira qu'elle a reçu une lettre de moi dans laquelle etc. etc.