Mercredi 9 février 1876
Hier matin seulement maman a pu savoir l'adresse du baron Visconti et lui envoyer la lettre de Mme de Mouzay et, à trois heures, pendant que je parcourais les ruines du Colisée, il a été chez maman qui le trouva tout à fait charmant et très vieux.
Nous avons prié Rossi de nous trouver un bon balcon et maman a tout de suite parlé de Mme de Reculât et si bêtement que je lui dis après:
- Il ne faut pas être un crampon comme cela, quand vous parlez je suis sur des charbons brûlants. J'aime mieux ne connaître personne.
Et pendant toute la promenade je ne sais où me mettre d'ennui et de dégoût. Mais au Pincio il y a une grande promenade, le Roi, Doria et le blanc Doria, et une quantité d'autres avec des voitures et des chevaux comme je n'en ai jamais vus à Paris.
Et Soroka avec son Galula qui se met à nous suivre mais comme, personne ne le regardait, il excite ses chevaux, leur donne des coups de sorte que ces deux énormes bêtes arrivent sur la voiture, presque sur la tête de maman. Je ne sais pourquoi c'est toujours elle qui est la victime dans ces sortes de rencontres, comme à Nice avec le Surprenant. Soroka doit être très fort, parce que ses chevaux faisaient le diable et qu'il les maintenait toujours à vingt centimètres de distance de la tête de maman qui avait peur et à qui je défendais de se retourner pour ne pas encourager cet imbécile. Mais tout à coup Soroka tourne à droite, s'arrête et [Mots noircis: le valet de pied] saute en bas.
Je me demandais encore ce que cela voulait dire quand en repassant par le même endroit [Mots noircis: je vis Soroka et son ami à] pied et trois hommes s'empressant autour de la voiture et du harnais. Ce fut vite raccommodé et nous eûmes le plaisir de les voir au Corso. Maman est allée chez la Soukowkine et je rentre de bonne heure, je suis enrouée.
Nous avons par extraordinaire dîné à la table d'hôte. C'est détestable.
Il fait beau, la lune se montre et nous sortons sur le balcon écouter un affreux orgue de Barbarie avec accompagnement de castagnettes.
Chaque fois que deux hommes passaient ensemble Dina et Lola s'écriaient: Ce sont eux !
Mais ce n'était pas eux, ils sont très reconnaissables et puis ils s'arrêtent toujours au même endroit. Vers huit heures ils vinrent et eurent la joie de voir trois folles au balcon, mais on annonce le baron Visconti et je suis appelée au salon pendant que Lola assise par terre et couverte de fourrures observe à travers les balustres du balcon. Attribuant notre absence au départ de l'orgue Soroka envoie Galula qui ramène l'instrument harmonieux qui recommence sous le balcon, mais ça n'attirait personne, alors ils allèrent devant la fenêtre mystérieuse et Soroka à droite et Galula à gauche de l'orgue se mirent à chanter à demi-voix accompagnés de la machine et des castagnettes.
Sur ces entrefaites la pluie recommence. Soroka était en souliers, le prévoyant Galula avait seul un parapluie.
Je restais au salon écoutant le baron Visconti qui bien que très vieux est un homme du monde avec un esprit très souple encore. Il conseille d'aller chez l'ambassadrice et ne pas écouter les conseils de Mme Soukowkine, que l'ambassade russe est notre protectrice naturelle ici, mais que de son côté il va faire tout pour être agréable. Seulement il faut choisir entre les salons blancs - ceux de la Cour, et les salons noirs, restés fidèles au pape. Il va sans dire que je choisis la Cour. Tout le monde connaît ce Visconti, c'est un vieux beau tout-puissant sans le pape, et très recherché, très aimé à présent.
Maman n'est pas retournée chez les Yxkull, ils lui ont pourtant rendu ses visites. Mais elle est prise d'une timidité absurde, encouragée en cela par la Soukowkine qui a l'air de désirer que nous restions dans l'ombre.
Tout cela m'ennuie ! Il m'est pénible de prier, de chercher ! Cela m'ennuie ! Ah oui je suis malheureuse de tout cela !
Dina me désespère. Elle ne cesse d'aller aux fenêtres, d'ouvrir les volets, vingt fois, je les ferme, les Sorokas s'en vont et Dina fait trembler les jalousies et ils retournent encore. Elle n'a ni tact, ni esprit ! Elle me gâtera mon Soroka ! Il a eu ses souliers pleins d'eau au point de devoir les vider l'un après l'autre en se tenant sur un pied, pendant que le prudent Galula lui tenait le parapluie.
Je ne comprends pas ces gens. Que veulent-ils, qu'espèrent-ils ?
Que doivent dire ceux qui les voient entrer au restaurant, car ils dînent [Mots noircis: sans se], changer, puisqu'ils s'absentent pour trois quarts d'heure à peine, en les voyant entrer mouillés, crottés, les tubes mutilés par la grêle !
Domenica demande "grâce et pitié" pour ces malheureux.
- Vous n'avez donc aucune compassion, s'écrie-t-elle, fermez les volets, laissez les partir !
Mais Dina n'écoute rien.
- Jusqu'à quand, continue t-elle, les retiendrez-vous !
Jusqu'à quand Catilina ...
Enfin, je vais au lit très enrouée.