Deník Marie Bashkirtseff

J'ai oublié le principal événement d'hier. Léonie et Fortuné sont arrivés. Et aujourd'hui nous sortons avec le petit nègre sur le siège, très bien arrangé en livrée blanche-foncée. Grâce à lui l'attention générale m'épargne un peu. Je suis regardée, à Rome comme jamais de la vie. Ils s'arrêtent tout bonnement et regardent, j'ai mis des robes foncées et c'était à peu près la même chose. Je crois que cela tient au caractère et aux usages des Romains.
Nous faisons visiter à Domenica et à Lola Saint-Pierre. A la seconde fois j'en suis ébahie, cette immensité en détail frappe, anéantit, étourdit. Je n'en reviens pas encore, la plume de Saint-Luc qui paraît de longueur naturelle et qui a deux mètres de long ! Je ne parlerai pas d'autres merveilles et immensités, c'est écrasant.
On ne peut pas en avoir une idée sans le voir.
A trois heures et demie nous allons à la villa Borghése où je trouve tout le monde; la ravissante princesse Marguerite qui était particulièrement gentille, le Doria blanc qui s'est retourné pour me voir, le jeune chien qui nous a suivies l'autre jour et qui n'est pas du tout Soroka, le ministre grec qui m'a saluée et s'est retourné comme les damnés du Dante et enfin Soroka que j'ai aperçu un instant, dont je n'ai vu que le dos et qui ne m'a pas vue. Il était avec le député de la Chambre qui a de jolis chevaux. Après ce tour dans la villa nous en faisons deux au Pincio. Cette double haie d'hommes me confond, je suis obligée de poser en statue de marbre.
Maman reste à la maison et Dina vient à sa place. Je ressors confondue et à ... Bon ! voilà que j'aperçois d'un nouvel oubli, hier a été chez nous le chevalier Rossi, maman était malade, je l'ai reçu ; Monseigneur demande de nos nouvelles, Monseigneur envoie dire qu'il désire nous faire faire la connaissance de la comtesse de Reculât sais quoi. Monseigneur est malade, mais il tâchera de venir si maman ne peut pas monter l'escalier du palais Ruspoli.
- Vous avez été l'autre soir, dit le chevalier, l'admiration de tout la salle. - Oh ! vous êtes trop bon, vous parlez de la représentation de "Dolorès" ? c'était très joli. - Oui, n'est-ce pas, il y avait du monde et vous avez vu quelques personnes de la société romaine ? - Non Monsieur, je ne connais absolument personne. Mais ce qui m'a étonnée, c'est que de notre côté à partir de notre loge jusqu'à l'avant-scène il n'y avait pas une dame, toutes ces loges étaient occupées par des messieurs, quelles sont ces loges ? - Ah ! oui les trois premières sont de la suite du Roi, les autres sont du comité des chasses, tous ces messieurs sont là ensemble. - Mais, dites-moi, ce sont des gens comme il faut ? - Ah oui, il y a là le neveu du cardinal Antonelli, le prince Ruspoli, beaucoup d'autres.
Bon, Soroka n'est pas un perruquier c'est tout ce que je voulais savoir.
Que je n'oublie pas de répéter un mot de Dina qui me paraît juste: Saint-Pierre c'est si grand, a-t-elle dit, que ça paraît petit..
Mais reprenons, où en étais-je ? Je sortais avec Dina, Lola et leur mère, oui c'est cela, et je sortais très confondue et abasourdie car sur l'escalier maman décacheta une lettre de Walitsky et me lut les lignes suivantes:
- Voilà où conduisent les lettres écrites à Olga par Marie ! - La tante a rencontré Audiffret et il ne l'a pas saluée tout comme s'il ne l'avait jamais connue.
Cependant Marie a de l'esprit, elle devrait comprendre que c'est mal, et pourquoi le faire, pourquoi se faire des ennemis ? "Il y en a bien assez sans cela".
Je n'ai pas compris quelles lettres à Olga, mais je n'en suis pas moins tuée comme on dit en russe. Même Domenica ne parvient pas à me faire parler et je rentre moitié furieuse, moitié désolée. Encore folle ! cent fois folle " Ne me suis-je pas prouvé que ce ne sont pas mes lettres qui en sont cause, mais que c'est la vieille histoire de Nice où nous sommes trop sales et calomniés pour qu'on ne se détourne pas de nous. N'ai-je pas vérifié les dates et les faits ? Oui, c'est vrai, je sais ce ne sont pas les lettres, tant pis.
Il paraît, que l'adorable Georges que tous les maligni demones étranglent, il paraît que ce monstre, en fait de nouvelles.
Pour mériter le pardon de sa maîtresse il a publié un article où il dit qu'il n'a aucun rapport avec Mme Domenica de Babanine, et il va en publier un autre pour dire qu'il n'a jamais été marié avec elle et que ses filles ne sont pas légitimes. Et la société souffre ce monstre ! Et on ne l'expulse pas hors de la France ! Dieu !
Domenica était veuve, elle avait deux filles, Etienne Babanine a épousé sa fille Marie et Georges Babanine (que le diable étouffe) l'a épousée elle-même. Pendant dix ou quatorze ans on a laissé dormir l'affaire, mais il y a trois ans on l'a jugée, il paraît que ces deux mariages ne pouvaient pas être.
Et on a annulé un d'eux, celui de Georges qui était antérieur de dix ans à celui d'Etienne. Etienne a travaillé pour cela avec les juges. Mais tout le monde sait que cet homme exécrable et infâme était marié pour le malheur de sa femme, et que ses enfants sont bien des Babanine.
A présent il va publier cette abomination dans les journaux, c'est pire que tuer ses filles ! Mais il n'a conservé le sentiment de rien, il était toujours ainsi.
Et quand, sous l'impression de la lettre de Walitsky, maman a raconté ses exploits, mes cheveux se sont dressés sur ma tête.
Il faudrait tout un livre de frissonnements et de cris de dégoût pour raconter comme il a battu, souffleté, jusqu'à lui faire des taches noires, sa mère, sa propre mère. C'est lui qui fait tous les désagréments, c'est lui qui a causé tous les malheurs. Seulement je ne sais à cause de quel enchantement on l'a toujours regardé comme un homme malheureux, honnête, bon, loyal, aimant, tandis que c'est le plus grand lâche, le plus grand scélérat, l'homme le plus affreux de la terre.
Il a battu sa mère, il a insulté les autorités et les particuliers, il n'a jamais dit un mot de vérité, il a fait des dettes que ses sœurs étaient obligées de payer, il a noirci et calomnié toute sa famille, il a fait des faux papiers, il a signé pour son père [Mots noircis l'autorisation pour se marier] avec Anna. Il lui manque une chose, assassiner.
Mais pour être un assassin il faut une certaine grandeur d'âme, et lui n'a pas d'âme.
A présent il demande l'argent à son père pour partir avec Anna, s'il lui en donne, il viendra nous plus qu'assassiner à Rome. Il n'est pas tranquille tant qu'il ne mêle pas ses malheureuses sœurs avec la fange, partout il n'a fait que des scandales.
C'est trop long, je dis qu'il faudrait un livre pour raconter toutes ses lâches horreurs.
Et un pareil monstre vit ! Et la foudre ne tombe pas sur sa tête !
Si ce n'était pas un péché devant Dieu, je tuerais cet être insupportable et honteux de ma main et ma main ne tremblerait pas.
Pour donner une petite idée de ce monsieur, quand maman allait à San Remo pour voir le docteur Botkine, et que Dina allait avec elle se dévouant et la soignant comme aurait fait un ange du ciel, son père, M. Georges de Babanine comme il s'intitule, racontait dans notre cuisine à Adam, à Trifon, et à toux ceux qui voulaient l'entendre en ville, que sa fille Dina allait à San Remo pour accoucher.
Je n'ajoute rien à cela, jugez, ce rara avis vous-même.
Quant à ce que dit Walitsky d'Audiffret, je n'ai rien compris et je lui ai demandé des éclaircissements.
J'étais très désolée mais à présent je suis plus calme. Seulement convenez avec moi que tout cela est désolant et triste. Partout des ennemis, partout des cochonneries, dûs à Georges.
C'est ce maudit Belle-de-jour qui me porte malheur chaque fois que j'en rêve. Cette nuit encore j'ai vu très distinctement sa carte de visite: M. Georges Bergerault Directeur de Notre-Dame
Je vous demande ce que cela peut signifier ?
C'est affreux de n'avoir que des désillusions. Tout me tourne le dos.
Fi que c'est sale le genre humain !
Je me moquais de Byron, à présent je le comprends.
"And why should I groan for others "When none will sigh for me ?
Seulement je conserve encore quelque espoir, je crois encore en de certaines choses, je désire me tromper. Et souvent "I groan for others". C'est affreux de savoir combien le monde est lâche et méchant, ça rend sombre et malheureux, et sec et dur pour les autres. [//]: # ( 2025-01-18T21:55:00 RSR: Entry extracted from book 7 raw carnet, lines 612-721. Major events: arrival of servants Léonie and Fortuné, visit to Saint-Pierre with Domenica and Lola, social encounters at Villa Borghèse including Princess Marguerite, Doria, and Soroka. Long tirade against Georges Babanine's scandals and cruelty. Letter from Walitsky about Audiffret. Byron quote in English. Complex family drama involving annulled marriages and public disgrace. )