Deník Marie Bashkirtseff

Nous parlions des jeunes gens de Nice.
Si Audiffret se marie, si ce malheur arrive, a dit maman, Nice devra prendre le deuil pour dix ans, car que sera Nice si on lui enleve Audiffret, son seul, son unique jeune homme ? Ce sera la fin du monde, une desolation !
— C'est vrai, dis-je.
— Et puis, continuait-elle, il n'y en a pas d'autres, Saetone ne peut pas se marier, en un mot a Nice il y a deux jeunes gens, Audiffret et Saetone et je crois qu'ils ne se marieront jamais, ils n'ont pas le droit, ils appartiennent a la ville. Ce n'est pas comme Lewin qui appartenait a la Prodgers et que Durand a pris.
[Dans la marge: Que c'est donc embetant ! Je repete tous les jours la meme chose ! Editeurs intelligents, supprimez les repetitions.]
— C'est, interrompis-je, comme le jardin public, personne ne peut l'acheter car il appartient a la municipalite, a la ville.
— Justement, dit maman, Audiffret ne s'appartient pas, il appartient a Nice, a la saison, a l'Opera, car que deviendrait-on sans lui ?
Tout ca est bien vrai, si Audiffret se marie on n'aura qu'a lever les bras et les yeux au ciel en signe d'inexprimable douleur, et d'un affreux etonnement.
Que sera Nice ? Car il n'y a pas un jeune homme convenable excepte le Surprenant.
Esperons que ce malheur n'arrivera pas.
D'ailleurs ma tante va nous dire qui est la tourmentante Olive.
J'etais a l'eglise avec maman, qui a ete tres satisfaite parce que j'etais rose et jolie.
Je suis tres genee a cause de mes habillements blancs, en hiver meme a Nice c'est un peu extraordinaire, et a Rome... Je ne sors qu'en voiture mais on me regarde beaucoup et les Russes parlent deja de moi.
J'ai le malheur d'etre bien faite et jolie et d'affecter une certaine particularite en m'habillant. Il y a des jours ou je serais enchantee de me cacher dans une robe foncee.
Nous etions au Pincio, il y avait beaucoup de monde, le duc de Leuchtenberg, fils de la grande-duchesse Marie, soeur de l'Empereur, etait la avec Mme Akenfieff. Cette dame est la femme d'un prefet russe, elle a ete la maitresse du prince Gortchakoff puis le neveu de l'Empereur, le duc de Leuchtenberg l'a vue et la prit. Depuis ce temps elle est toujours avec lui, il voulait obtenir le divorce, le mari consentait, mais l'Empereur s'en est mele, et malgre cela le duc n'a pas quitte sa belle et ils sont dit-on maries secretement et demeurent a cause de cela a l'etranger.
C'est ce qui s'appelle avoir du bonheur. Elle avait une livree et des chevaux magnifiques. Je crois bien etre niece de l'Empereur de Russie.
Nous avons rencontre deux fois le Doria blanc, il s'est retourne chaque fois. Doria est un des reves de maman.
Bientot le carnaval, les bals, les amusements de tous genres.
L'ambassadrice n'a pas rendu la visite. Et d'un !
Je ne sais a qui m'en prendre, je n'ai plus la force de rager comme avant, mais les larmes m'etouffent toute la soiree, je ne dis rien pour ne pas eclater, je dis seulement que je m'ennuie et maman repond qu'elle souffre plus que moi et que c'est a ce tourment atroce qu'elle doit ses maladies. Je le crois comme elle.
Que faire ? dit-elle. Est-ce que je sais ! Peut-etre avant notre arrivee a Rome des lettres anonymes etaient deja recues, comme il y a trois ans de cela, Tolstoy a ecrit a Nina.
La seule, la vraie, l'unique cause du mal c'est le proces. On accuse ma mere et les autres de choses abominables et fausses.
Et c'est moi qui en souffre, c'est sur moi que retombe toute la vilenie, car eux ne veulent rien, n'aiment rien, tandis que moi.... Oh ! Dieu !
— Moi, je voudrais etre a Nice, dit tout a coup Dina, je ne sais vraiment pourquoi je suis a Rome.
— Justement ! m'ecrai-je heureuse de pouvoir verser ma colere sur quelque chose, pourquoi etes-vous a Rome, toi et maman ! Je ne vous voulais pas, depuis un an il etait dit que j'irais avec ma tante. Maman est faible, malade, je ne puis la faire courir partout apres moi, vous m'avez ote toute curiosite, tout desir de voir, je suis decouragee ! Vous m'avez tout abime, etc. etc. Tout en parlant ainsi je faisais un mal atroce a maman, mais il me fallait en faire a quelqu'un, je sentais que j'allais pleurer et ces mechantes paroles ont chasse les larmes comme le vent chasse la pluie.
Et dire qu'il n'y a rien a faire ! Rien, rien et rien ! Attendre la fin du proces ! J'ai dix-sept ans ! Ce n'est pas l'age, en avais-je quinze que ce serait la meme chose. Partout et toujours la meme chose ! Toujours des deceptions et des humiliations.
Ce proces, ce sont eux qui l'ont provoque et c'est sur moi qu'il retombe, sur moi qui n'ai rien fait, qui n'en sais rien !
Je croyais jusqu'a present que ces injustices n'existaient que dans les livres. Non seulement je suis privee de tous les plaisirs mais encore je suis calomniee et noircie. Vous pouvez juger si je le merite, je n'ai pas omis un seul de mes gestes, une seule de mes pensees dans ce journal, j'y suis vraie et naturelle comme les ames sont devant Dieu. Si en depit de ce que je dis vous doutez, c'est que vous etes pervertis et mechants, en ce cas que le diable vous emporte !
Je vous demande quel crime j'ai commis ? Pourquoi je suis punie ?
Robenson ne sait peut etre pas comment on nomme Dieu, Helene Howard n'a jamais prie de coeur, et ne va a l'eglise que par affectation; sa soeur prie et croit en Dieu mais n'y comprend rien, [Mot noirci: quelles] sont toutes heureuses, sinon heureuses du moins elles ont le necessaire, ce que tout le monde a. Et moi je m'epuise en prieres et en larmes, je crie, je me desespere, je me resigne, je prie Dieu et voyez ! C'est encourageant en verite !
Et bien, malgre tout, je vais prier encore, ma constance desarmera peut etre ceux qui ne veulent pas m'entendre, celui qui, comme la societe de Nice, me maltraite avant de m'ecouter !
Est-ce qu'il n'y a rien a faire, est-ce qu'il n'y a pas un moyen quelconque de devenir comme les autres ? Je me casse la tete et je ne trouve rien ! Le vide, la desolation et Dieu qui ne veut pas m'ecouter !
Mon Dieu, gentil seigneur, ne me rudoyez plus, je Vous en supplie de toutes mes forces.
Et Vous, Vierge Marie, priez votre divin fils et Dieu pour moi, ne m'abandonnez pas ! Il y a eu des gens, a ce qu'on dit, que vous avez exauces, qui vous ont flechi, auxquels vous avez accorde ce qu'ils demandaient.
Peut-etre est-ce que je prie mal ! mais je ne sais pas mieux, je fais tout ce que je peux !