Deník Marie Bashkirtseff

Voila la lettre a Andriot, j'y suis obligee de repeter plusieurs choses parce que je suis presque certaine que le Surprenant n'a pas lu les siennes et parce qu'il faut mettre au courant ce digne Saetone qui ne manquera pas de jaser et on rira un peu des peregrinations de l'ame. Sans doute Andriot en parlera a Prodgers puisque c'est elle qui l'a mange.
Tres honore frere, Veuillez lire attentivement cette lettre attendu qu'il est question d'un interet plus grand que la vie pour un de vos plus chers amis. Il y a de cela quelques jours notre digne et reverend pere superieur nous avait communique une nouvelle des plus douces, la conversion d'une pauvre brebis egaree, la conversion du tres-debauche et tres-devergonde Emile d'Audiffet; il allait donc quitter le monde et Maurice Gros ! A cette nouvelle, tout emerveilles, nous avons ecrit au futur frere Emile de la Misere et Corde une lettre pleine d'affectueuses paroles, des plus paternelles remontrances et emprunte du plus tendre interet, l'invitant a suivre sa genereuse vocation et a venir gagner la couronne eternelle aux pieds du Seigneur. Nous nous rejouissions en vain ! A peine avions-nous expedie notre message, que nous avons appris du nouveau et de l'atroce ! La confiance de nos coeurs etait trahie ! La saintete des mots Repentir, conversion, foulee aux pieds ! Emile ne voulait prendre le froc que parce qu'il n'avait plus d'ame !!> La malheureuse ame, hypothequee a Satan auquel il n'avait pas pu payer, venait d'etre saisie par maitre Arnulfi avoue poursuivant et allait etre vendue sur folle enchere dans la salle du nouvel etablissement de la vente a la criee, le 4 janvier 1876, au jour de mardi, a l'heure de minuit. Mise a prix trois francs. Nous nous sommes etonnes mais helas ! trop tard ! l'ame etait deja adjugee pour la somme de sept francs cinquante a Gagery du London House. Nous avons fremi, nous n'etions pas encore au bout ! L'infame et l'ignorant Gagery avec cette grossierete commune a ceux de son espece ne comprit [Mots noircis: au mot] pas l'essence etheree de son achat ! Prenant l'ame du trop infortune Emile pour une huitre et y ayant trouve beaucoup de monstres inconnus il se crut vole, il en fit un pate et le vendit a Mme Prodgers pour le prix de quatre francs et Mme Prodgers ayant mange ce pate en compagnie de plusieurs de ses amis, eprouva un grand malaise ainsi que ceux qui avaient participe a l'abominable repas. Heureusement pour le corps d'Emile qu'on peut bien comparer a un sac de turpitudes, heureusement pour son fichu corps, un de nos freres, un de ceux dont il voulait prostituer le froc en se faisant moine sans ame, passant pres d'un egout du Paillon vit son ame qu'il reconnut a sa noirceur, son ame qui s'en allait dans le fleuve dans un etat a faire fremir ! Notre frere se devoua et entra jusqu'au cou dans la vase, en tira heroiquement l'ame, qui fraternisait deja avec ses compagnons d'infortune, et l'apporta dans notre sainte demeure ou nous l'avons soigneusement enfermee dans la boite a bois du superieur. Nous avons de suite ecrit aux malheureux restes de celui qui fut Emile d'Audiffret, pour leur faire savoir les conditions moyennant lesquelles ils pouvaient revoir cette ame. Le corps d'Emile devait venir jusqu'au couvent, pieds nus, nu jusqu'a la ceinture et s'administrant des coups d'etriviere sur toutes les parties charnues. Il devait en outre accomplir un pelerinage a Lourdes. Mais ce paien endurci a tarde d'accomplir ces petites formalites, occupe qu'il etait a faire les delices de M. le comte de Tournon et de M. Georges Bergerault, inspecteur des chiens de Paris. Pendant qu'il s'encanaillait avec ses deux fournisseurs, pendant qu'il travaillait a la destruction de son corps aussi bien qu'a celle de son ame absente cette ame infortunee... en un mot un bien grand malheur arrivait pendant ce temps Nous en informons le malheureux jeune homme par cette lettre que vous, notre digne frere et son ami, lui remettrez apres avoir pris connaisance. Aidez-nous dans nos recherches ! Que Dieu vous garde. Les freres etc.
J'y joins la derniere lettre a Emile au cas ou il ne l'aurait pas lue, Saetone la lira. A present qu'Andriot est au courant, je continuerai la correspondance en la faisant passer par ses mains.
Nous sommes allees nous promener a la villa Borghese qui est plus belle que celle de Doria.
Il y avait une foule de monde et la gentille princesse Marguerite se promenait a pied comme une simple mortelle, suivie de sa voiture avec le cocher et les deux valets de pied en livree rouge.
Cette quantite de voitures armoriees m'attriste, nous ne sommes nulle part, nous ne connaissons personne ! Dieu aidez-moi a Rome ! Je n'ai meme pas la consolation de desirer Nice, a Nice nous sommes encore plus mal ! A Rome il y a de l'espoir du moins. Mon Dieu je suis peut-etre ridicule avec mon tourment et mes prieres eternelles mais je suis si miserable.
Le soir maman me demande la date du carnaval de l'an passe, je m'adresse a mon journal et s'en m'en apercevoir passe deux heures a le feuilleter. J'ai repasse toute l'epoque giro-flienne, ce qui me transporte a Nice et me donne de grandes inquietudes, l'OIive m'inquiete grandement. Je me sens faiblir jusqu'a la folie quand je pense que le Surprenant peut se marier et que jamais, jamais, je n'aurai ma vengeance ! Je suis surtout furieuse de ma defaite humiliante. J'ai affreusement honte devant moi-meme d'avoir [mots cancelles] plus que remarque un homme qui m'a crache dessus. C'est atroce ! J'ai use toutes les expressions fortes, a present j'ai dit atroce et ce ne me semble pas assez.
Cet echec ne me sort pas de la tete, j'en suis si humiliee que je ne l'oublierai jamais. Vous ne pouvez pas comprendre cela ! Moi, qui me pensais reine, fee, moi qui regardais tout le monde comme on regarde un petit chalet du haut d'une montagne, moi qui croyais n'avoir qu'a desirer ! C'est moi qui suis flambee !
[Mots noircis: C'est surtout] ce derangement de tous mes plans qui m'ennuie. J'ai l'air d'un general qui s'est vante d'avance et qui a ete vaincu. Comprenez-vous l'atrocite de ma position devant moi-meme ! Dieu, Dieu, Dieu, Dieu.
Et il se mariera et je resterai pour toute ma vie avec un abominable souvenir ! J'espere que Dieu ne me chagrinera pas tellement !
Et quelle mine j'aurai devant ceux de la maison ? Je crains de craindre, car lorsque je crains une vilenie elle arrive toujours.
Je n'ose pas prier Dieu car je n'ai qu'a prier pour que ce que je demande n'arrive pas.
Je n'ose pas rester sans prier car apres je dirai: Ah ! si j'avais prie Dieu !
Decidement je vais prier, au moins je n'aurai rien a me reprocher.
Je m'etais dit: je vis pour etre heureuse, tout doit s'incliner devant moi. Et voyez ce qui en est.
Tout en desesperant je ne peux m'empecher au fond de ne douter de rien et de me dire: si ce n'est a present ce sera plus tard, mais ce sera.
Et c'est ainsi pour toutes choses.
Attendez, je cherche une phrase pour resumer la situation, je la cherche depuis que la situation est telle, et je ne la trouve pas.
Je ne la trouve pas, eh bien, au diable. J'etais si sure de tout, jamais l'idee ne m'etait venue que quelque chose pouvait me manquer, un retard oui, mais un manque complet, allons-donc ! Et je vois avec terreur et humiliation que je me suis trompee, que rien m'arrive comme je veux !
Tous mes nerfs se detendent et je me sens molle et stupide, et etonnee et chagrinee quand je pense qu'avec Audif-fret ce serait encore une vilenie !
Ce n'est pas parce que je l'aime; je ne puis aimer personne serieusement, j'aime une couronne et l'argent. Mais c'est affreux de penser que tout echappe !
J'avais de nouveau tout arrange pour la seconde partie de l'histoire et voila que cela tombe en quenouille !
Ah ! bigre de bigre !
Chien de chien ! Misere des miseres !
S'il n'y a plus d'Audiffret il n'y a plus de Nice ! Je ne veux plus jamais y retourner, je ne voulais y retourner que pour lui, parce que c'etait gentil, amusant, propre ! Mais sans lui !.. non c'est impossible.
Le chateau habite par M. et Mme d'Audiffret !
Mais que regarderai-je chaque matin et chaque soir !
C'est impossible. Non, je ne veux pas dire c'est impossible car pour me prouver le contraire on va faire le faire possible. Qui on ? Dieu. Vraiment ce serait mal a lui de s'occuper a me contrarier. Ah ! que je suis inquiete, ah ! si ce pouvait deja etre le printemps ! Ah ! si je retrouvais tout dans le meme etat !
A chaque instant j'ai envie de prier Dieu et a chaque instant je m'arrete car j'ai tant prie pour le duc et cependant...
Fi le vilain etat !
Je prierai encore, arrive ce qui arrive. Mon Dieu et Sainte Vierge ne vous moquez pas de moi, prenez-moi sous votre protection et epargnez-moi le chagrin que je crains tellement !