Tres honore frere, Veuillez lire attentivement cette lettre attendu qu'il est question d'un interet plus grand que la vie pour un de vos plus chers amis. Il y a de cela quelques jours notre digne et reverend pere superieur nous avait communique une nouvelle des plus douces, la conversion d'une pauvre brebis egaree, la conversion du tres-debauche et tres-devergonde Emile d'Audiffet; il allait donc quitter le monde et Maurice Gros ! A cette nouvelle, tout emerveilles, nous avons ecrit au futur frere Emile de la Misere et Corde une lettre pleine d'affectueuses paroles, des plus paternelles remontrances et emprunte du plus tendre interet, l'invitant a suivre sa genereuse vocation et a venir gagner la couronne eternelle aux pieds du Seigneur. Nous nous rejouissions en vain ! A peine avions-nous expedie notre message, que nous avons appris du nouveau et de l'atroce ! La confiance de nos coeurs etait trahie ! La saintete des mots Repentir, conversion, foulee aux pieds ! Emile ne voulait prendre le froc que parce qu'il n'avait plus d'ame !!> La malheureuse ame, hypothequee a Satan auquel il n'avait pas pu payer, venait d'etre saisie par maitre Arnulfi avoue poursuivant et allait etre vendue sur folle enchere dans la salle du nouvel etablissement de la vente a la criee, le 4 janvier 1876, au jour de mardi, a l'heure de minuit. Mise a prix trois francs. Nous nous sommes etonnes mais helas ! trop tard ! l'ame etait deja adjugee pour la somme de sept francs cinquante a Gagery du London House. Nous avons fremi, nous n'etions pas encore au bout ! L'infame et l'ignorant Gagery avec cette grossierete commune a ceux de son espece ne comprit [Mots noircis: au mot] pas l'essence etheree de son achat ! Prenant l'ame du trop infortune Emile pour une huitre et y ayant trouve beaucoup de monstres inconnus il se crut vole, il en fit un pate et le vendit a Mme Prodgers pour le prix de quatre francs et Mme Prodgers ayant mange ce pate en compagnie de plusieurs de ses amis, eprouva un grand malaise ainsi que ceux qui avaient participe a l'abominable repas. Heureusement pour le corps d'Emile qu'on peut bien comparer a un sac de turpitudes, heureusement pour son fichu corps, un de nos freres, un de ceux dont il voulait prostituer le froc en se faisant moine sans ame, passant pres d'un egout du Paillon vit son ame qu'il reconnut a sa noirceur, son ame qui s'en allait dans le fleuve dans un etat a faire fremir ! Notre frere se devoua et entra jusqu'au cou dans la vase, en tira heroiquement l'ame, qui fraternisait deja avec ses compagnons d'infortune, et l'apporta dans notre sainte demeure ou nous l'avons soigneusement enfermee dans la boite a bois du superieur. Nous avons de suite ecrit aux malheureux restes de celui qui fut Emile d'Audiffret, pour leur faire savoir les conditions moyennant lesquelles ils pouvaient revoir cette ame. Le corps d'Emile devait venir jusqu'au couvent, pieds nus, nu jusqu'a la ceinture et s'administrant des coups d'etriviere sur toutes les parties charnues. Il devait en outre accomplir un pelerinage a Lourdes. Mais ce paien endurci a tarde d'accomplir ces petites formalites, occupe qu'il etait a faire les delices de M. le comte de Tournon et de M. Georges Bergerault, inspecteur des chiens de Paris. Pendant qu'il s'encanaillait avec ses deux fournisseurs, pendant qu'il travaillait a la destruction de son corps aussi bien qu'a celle de son ame absente cette ame infortunee... en un mot un bien grand malheur arrivait pendant ce temps Nous en informons le malheureux jeune homme par cette lettre que vous, notre digne frere et son ami, lui remettrez apres avoir pris connaisance. Aidez-nous dans nos recherches ! Que Dieu vous garde. Les freres etc.