Deník Marie Bashkirtseff

Il est deux heures de l'apres-midi, il y a deux heures que je suis levee.
Les tribulations d'hier me rendent gaie aujourd'hui. Dimanche dernier, Audiffret, Tournon et Mayer ont offert un diner au London House et parmi les invites il y avait Prodgers et Robenson. Vont-ils s'amuser ce soir ! Ah !
La seule, la vraie, l'unique passion d'Audiffret, c'etait Miss Robenson - me disait-on de tous cotes lorsque nous avons fait connaissance avec le Surprenant, on me [le] disait comme pour faire comprendre que je ne suis et ne serai jamais rien. On revient toujours a ses premieres amours.
[Dans la marge: C'est bien ennuyeux que Audiffret me soit gate par tous ces ennuis de Nice.]
Je donnerais je ne sais quoi pour savoir la verite.
- C'est une histoire ancienne et sainte-, il parait qu'elle va durer cette histoire et de sainte et ancienne deviendra moderne et contemporaine. Apres tous les scandales, apres le grand scandale du theatre, quand on les a sifflees, les voila de nouveau ensemble, Mme Prodgers et Miss Robenson. Pourtant le Surprenant en a parle d'une facon assez legere l'autre soir au theatre, d'elle et du scandale.
Ce qui a fait beaucoup de tort a Miss Robenson, c'est son intimite avec Mme Prodgers car, enfin, Mme Prodgers n'est pas une societe pour une demoiselle, voila ce que dit tout le monde a Nice.
Et qui sait, peut-etre Mme Prodgers arrangera t-elle un mariage. La jolie Americaine fera une charmante chatelaine.
Il y a un livre anglais Fair in the fearless old fashion, ou on passe en revue le monde de Nice, ou on decrit l'origine de Mrs Bodgers fille d'un gentilhomme, mariee a Bodgers, fils d'un jardinier et humble et miserable pretre lui-meme. Toute sa vie elle a reve de devenir quelqu'un, et apres toutes les humiliations, et les tourments imaginables, "Mrs Bodgers attained the summit of her ambition in Nice"
On dit aussi que son boudoir bleu est un bureau de mariage en grand.
Les heritieres et les gens titres sans fortune s'y rendaient en foule.
Elle est plus agee que lui. Le Surprenant n'a pas vingt-cinq ans, la Pointue en a vingt-huit. Qu'est-ce que ca peut faire s'il l'adore.
[Dans la marge: Miss Robenson ne devait pas avoir plus de vingt-six ans.]
Depuis cet ete Prodgers envoyait dire par Saetone qu'elle [amenerait] Miss Robenson.
Audiffret lui crachait dessus, a present il vient chez elle. C'est un peu humiliant., mais elle ne regarde pas de si pres et elle sait qu'elle ne peut rien etre par elle-meme et pour cela s'entoure de pierres aimantees. Pourvu que ses salons soient frequentes, pourvu que sa loge soit pleine.
On parie mal de l'Americaine et on lui fait la cour.
On dit: elle est tres jolie, mais ce n'est pas une jeune fille dont on ferait sa femme. Betise, si on aime, on aime. Oui, mais aime-t-on ?
Parce qu'un homme passe un entracte dans une loge, est-ce une raison de le croire ?
Oui, un entracte, et le diner au London House et toutes les fois encore que je ne sais pas ?
Prodgers a dit hier:
- Emile, vous n'etes pas venu a mon arbre de Noel, M. Saetone a eu la bonte de venir.
Il repondit quelque chose que je n'ai pas pu entendre et la Pointue dit :
- Vous auriez fait danser les poupees, ce serait superbe.
Ma petite, ma miserable vague a fache Prodgers, comment cette petite fille, cette rien du tout ! s'est-elle dit, et elle a repris ce qui etait a elle, et que Dieu la benisse ou que le diable l'etouffe.
Pourquoi dis-je tout cela ?
Les Sapogenikoff viennent et apres diner nous commencons la bonne aventure et rions presque comme avant, c'est-a-dire que les autres etaient comme avant, mais moi je ne pouvais pas. Comme noms j'ai eu Pierre et Francois.
On a sonne a la porte de la rue et nous avons couru toutes ouvrir, c'etait le facteur et nous avons tellement hurle qu'il en fut tout etourdi, puis nous avons verse de la cire fondue dans de l'eau froide. J'eus une figure qu'on pouvait facilement prendre pour un chateau avec deux grandes tours crenelees, en la retournant de tous les cotes (c'est l'ombre qu'on regarde) j'eus successivement une espece de lion accroupi avec une de ses pattes de devant etendue et tenant une rose. N'est-ce pas bizarre ? Puis un grand amas de je ne sais quoi surmonte d'une guirlande soutenue par des amours.
Quant a Marie, oh la malheureuse fille, sa figure de cire projettait une ombre affreuse. Une femme couchee comme une morte et les mains croisees sur la poitrine, comme les morts enfin.
Elle avait beau la retourner, de tous les cotes c'etait la meme chose, et cette femme morte lui ressemblait singulierement.
Olga et Dina eurent des ombres insignifiantes. Et a minuit moins le quart quatre glaces etaient reparees, deux chez Dina, deux chez moi. Et nous avons procede a la grande bonne aventure. Je regardais de tous mes yeux, sans bouger et sans respirer presque, en chemise, et les cheveux epars, comme il convient. Vers le milieu, Marie vint ouvrir la porte pour prendre sa robe, et Giro a presque pleure de la brutale interruption. Elle est brutale cette Marie, une grosse cruche sans delicatesse et sans tact. Puis ce fut Victor qui entra comme un chien mal eleve.
Mais je n'ai pas detourne les yeux, les lumieres se confondaient, le corridor s'allongeait et j'ai vaguement vu un beau salon tout vide, puis tout s'est confondu. Les yeux me brulaient, je mourais d'envie de voir quelque chose et tout a coup des petites ombres insaisissables, des lumieres confuses, s'est formee une figure qui ressemblait tellement au Surprenant que j'ai rougi jusqu'au sang et, immediatement au dessus de cette figure, une autre exactement semblable et elles disparurent toutes deux. J'en etais encore tremblante quand je vis une cravate blanche et au dessus de cette cravate une figure bete et laide, un melange de Godard et de Robillard. Celle-la s'est reformee trois fois.
Mais tout cela etait fort vague, on ne peut pas appeler cela voir. Cela tremblait, dansait, se formait et se deformait a chaque instant, il y a deux ans, j'ai bien mieux vu et je me souviens encore de l'homme a la bouteille pres du comptoir du London House. Un homme aux cheveux noirs, au menton rase, c'est tout ce que je sais puisque la bouteille lui couvrait le milieu de la figure.
A une heure et demie Marie est encore entree disant brusquement a Giro de s'habiller. Alors je quittai le miroir, et nous allames au pavillon ou etait tout le monde et maman et Nina qui rentrent de Monaco.
Quand les Sapogenikoff furent parties, ma tante a dit que Nina a raconte que tous ces jeunes gens ont medit de nous avec Gros. De cela surgit une conversation sur ces messieurs et on s'est demande pourquoi ils se sont tous eloignes.
Chacun donnait sa raison. Aucune n'etait bonne, et moi je n'en savais pas une meilleure. Waiitsky pretend qu'Audiffret s'est fache pour les lettres. Bien, et les autres ? Les autres parce qu'Audiffret leur a ainsi ordonne. Betise ! Betise ! Audiffret a commence a s'eloigner depuis le mois de juillet, lorsque j'etais a Paris avec Etienne, on se souvient qu'il n'est pas venu, mais supposons qu'alors j'etais seule, il ne connaissait pas mon oncle ! Bien, et apres, apres Schlangenbad, j'etais a Paris avec ma tante, et il n'est pas venu.
Quand nous etions revenues a Nice, il a dit qu'il avait ete mais que nous etions deja parties. Mensonge !
A Nice il n'a pas fait de visite, apres mon voyage a Florence il est venu le soir seulement et ca une fois. Apres cette soiree il a dit qu'il partait, n'est pas parti, n'est plus descendu en voiture comme avant pour se promener avec nous.
En un mot il s'eloignait quand je ne savais pas encore qu'il devait pourrir.
Ensuite on s'etait rassemble chez Nina, le 26 septembre, dimanche. Le surlendemain mardi, nous le vimes avec Gioia, et mercredi le premier tu Pourriras, fut expedie. Vous voyez bien que ce ne sont pas les lettres.
J'ai verifie les dates d'apres mon journal.
Et voila.
Voila donc l'annee finie. Il est trois heures, c'est deja 1876.
O mon Dieu, faites que l'annee qui vient me soit plus favorable que celle qui a passe.
Il y a moyen de me purifier, et quand apres mon depart il recevra chaque jour une lettre il pensera autrement. Et la lettre d'Amerique lui fera croire que c'est la Robenson. Si je cesse d'ecrire il se dira: elle sait que je sais et n'ecrit plus. Aussi ne vais-je pas cesser, tout au contraire.
Je ne suis pas sortie aujourd'hui, mais ma tante a vu Tournon et Audiffret a cheval avec l'Anglaise et sa soeur. Qui sont ces femmes ? Elles ne sont pas belles.
Fi la vilaine annee ! Pourvu que la nouvelle soit meilleure. Mon Dieu faites qu'elle soit meilleure.
Dieu que d'histoires pour Emile d'Audiffret ! Comment cela finira-t-il ?
En attendant je pars dimanche.