Deník Marie Bashkirtseff

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Bihovetz a ete hier chez nous, par diverses choses dans sa conversation il a eveille en moi tant de regret de partir, tant d'amour pour Nice que je devins toute malheureuse, et m'en allai chanter chez moi, avec une telle conviction, avec une telle chaleur et avec tant de profonde tristessse que j'en pleure encore, cet air eternel et des ravissantes paroles: "Ohime ! potessi io ritornare a quelle amate sponde, anche per undijamor e morir."
Comme je plains ceux qui ne sont pas comme moi, ils ne comprennent pas ce qu'il y a de beaute, de tristesse, de verite dans ce morceau si commun et si chante dans tous les salons.
Oui, "La solo restare" la seulement, c'est-a-dire ici, a Nice, dans ma ville cherie.
Qu'on aille par le monde entier, on trouvera des paysages sublimes, des montagnes saisissantes, des gouffres effrayants, des beautes sauvages, abracadabrantes, des villes pittoresques, des villes gentilles, de grandes villes, mais en retournant a Nice on se dira: la c'etait beau, la c'etait magnifique, mais ici c'est bien, c'est gentil, c'est gracieux, c'est sympathique, ici on a envie de rester, ici on est seul et entoure, cache et en vue, comme on veut. Nulle part autre, on ne respire aussi librement, aussi joyeusement. Nulle part autre on n'a ce melange extraordinaire du vrai et du faux, du simple et du recherche. Enfin, comment dirai-je ? Nice, c'est ma ville. Je pars, mais je reviendrai;
"Partez, mais regrettez, Le regret a ses charmes" comme a dit un de ces gentils nigauds qu'on nomme poetes.
J'ai marche beaucoup aujourd'hui, le matin avec Collignon et l'apres-midi. L'apres-midi sur le troittoir.
- Traversons a present, dit Collignon.
Et a peine avions-nous traverse que le Surprenant et Belle-de-Jour me saluerent de l'autre cote. C'etait bete, si nous n'avions pas change, ces deux animaux se seraient peut-etre joints a nous et j'aurais eu une promenade fort agreable.
C'est demain la Noel et j'invente avec Collignon, ensemble, une betise. Nous achetons une paire de pantoufles immenses, un pantin, un jockey, des rennes pour conduire, et (pour enfants) et deux petits moutons, nous mettons cela dans les pantoufles, faisons un paquet, et sous la ficelle placons une lettre ainsi concue:
Petit Noel a trouve petit Emile bien sage, espere que continuera.
Les joujoux sont pour petit Mimile, les pantoufles sont pour petit Papa. 1875.
et sur l'enveloppe on devine quoi.
Mais nous n'envoyons pas cela a la Tour. Dina se deguise en garcon, et avec ses lunettes bleues et son teint pale elle a l'air d'un professeur de mathematiques, Collignon et moi nous rendons aussi meconnaissables, et le soir a huit heures nous allons a pied jusqu'aux voitures, en prenons une et allons au Cercle de la Mediterranee, on donne le paquet au cocher: "Donnez cela au concierge du cercle, de la part de M. Tavernier".
Nous en rions comme dans le bon temps.
Ce qui m'amuse le plus c'est de voir une femme serieuse faire des betises avec moi. Ce matin nous avons eu la visite de la soeur Therese et elle nous laissa deux cartes de visite: les religieuses du Bon Pasteur.
J'en prends une, ajoute dans le bas P.P.C. et avec une adresse ecrite par Walitsky l'envoie a la Tour.
Fichu Emile ! Tu ne merites pas tant de gentillesse, va !
Les mamans sont a Monaco et, a minuit, je me mets devant deux glaces placees de facon a former un long corridor, et ayant fait le signe de croix, les yeux fixes sur un seul point attends une apparition quelconque.
Je suis restee une heure et demie et je n'ai rien vu. C'est plus qu'ennuyeux.
Au nouvel an je recommencerai. Il faut que je vois quelque chose. On dit que l'homme qu'on voit est le mari futur.