Deník Marie Bashkirtseff

Mme Winslow a été chez moi. Avec Duval c'est arrangé, nous partons demain.. Connaissez-vous le pays... ? Pardieu !
J'attends le cahier que ma tante est allée me chercher pour continuer mon roman, et comme je n'ai en attendant rien à faire je tâche de trouver quelque chose à écrire ici.
Mme Winslow m'a dit qu'elle n'a jamais de sa vie vu embellir comme j'ai embelli depuis Spa. Pauvre femme, elle ne sait pas qu'à Spa ce n'était que mon ombre et encore une vilaine ombre.
Je me demande ce qui m'attend à Nice. Vais-je voir le Surprenant avec la Robenson ? ou avec la Gioia ou avec personne ? Sans doute pas avec moi. Je suis bien fichue moi.
Je ne puis pas accepter cela, pourtant même si je le voulais. J'aurais beaucoup de désagréments car je ne cesserais jamais d'espérer ce que je désire, et naturellement à chaque attente un désappointement.
Non, vrai, je suis tenace. Rien ne me rebute. C'est bien et mal. J'interroge les cartes, elles me disent que l'homme pense à moi, je suis constamment avec sa pensée et sur son cœur et pourtant mes cartes à moi ne sont pas bonnes. S'il pense à moi mes cartes doivent être brillantes.
Je dois aller chez Mme Winslow, puisque nous partons demain. Je voudrais ne pas aller chez elle.
J'ai été chez elle et j'ai fait connaissance de sa belle-sœur et de sa mère.
Mais en rentrant chez moi je trouve ma tante sortie et la femme de chambre faisant le feu. C'est une drôlesse de la Suisse qui rit toujours. Je la fais causer, et j'apprends de belles choses.
M. Emile d'Audiffret a été prié de quitter cet hôtel parce qu'il y menait des mauvaises femmes, et que les voisins entendant le tapage qu'il faisait chez lui la nuit se sont plaints.
— Et il soupait ici ? demandai-je.
— Oh ! non, seulement la nuit, parce qu'on ne voyait pas, n'est-ce pas, dans sa chambre.
— Ah ! ha !
Je sais cela de la femme de chambre du deuxième où il a logé, elle était furieuse contre lui parce qu'il ne lui donnait jamais rien, mais seulement au garçon, et c'est elle qui faisait tout car chez lui tout est toujours en désordre, et toutes ses affaires traînent, les pantoufles, tout, tout.
Fi ! ma chère, causer avec des domestiques, fi !
Oui fi ! mais dorénavant je causerai toujours, on apprend des choses très intéressantes.
Quand la femme fut partie je me mis à sauter comme une folle de joie. Ah ! s'il y avait un bal masqué comme je lui raconterais des choses !
Mais voilà ce qu'il y a. Dans les cartes pour ce fichu homme il y a toujours la carte du voyage. Est-ce que j'arriverai à Nice et ne le trouverai pas ? Ce serait laid. Mais n'importe, vaut mieux cela que son mépris et puis qu'ai-je à faire à Nice, il me faut aller à Rome.
Je me suis je ne sais pourquoi imaginé que le Surprenant viendrait ce soir à Paris. Mais le train de sept heures ne nous amène qu'une lettre de maman; jamais les lettres de la maison ne m'intéressaient, jamais je ne les lisais... ! et voilà que je suis tremblante et anxieuse à présent en recevant une lettre.
Et je ne puis ne pas dire que c'est à cause du Surprenant, à Schlangenbad c'était la même chose, parce que ma tante écrivait toujours de Girofla. Ce soir je suis anxieuse en vain, maman n'en dit mot.
Est-ce que je l'aimerais vraiment ? Est-ce que je sais ! Je constate des faits, c'est tout ce que je puis dire.
A ma honte, j'avoue que si je savais le Surprenant ailleurs qu'à Nice, je ne demanderais même pas à ma tante ce que contient la lettre, je ne m'inquiéterais même pas s'il y a des nouvelles ou non.
C'est abominable car il me crache dessus.