Deník Marie Bashkirtseff

Je suis furieuse.
Le grand jour ! l'Opéra ! Je suis inquiète toute la journée.
A trois heures et demie nous partons. Je suis habillée avec une robe de mousseline blanche, jupe unie avec une grosse ruche dans le bas, corsage Marie Stuart, et une coiffure assortie à la robe.
Madame ma mère ne manque pas de m'exaspérer par toutes sortes de remarques.
J'arrive au théâtre prête à pleurer.
Une très jolie salle, Audiffret tout seul dans sa loge et beau comme un ange.
"Mignon", le gentil opéra, est admirablement chanté.
Vrai je commence à croire que je m'aveugle. Je suis laide à faire peur ! Non, je ne suis pas laide, loin de là; je suis sûre du contraire par la façon dont on me regarde. Tout le monde m'a admirée excepté le châtelain qui avait les yeux sans cesse fixés sur la scène et qui à chaque entracte s'en allait voir les actrices et acteurs.
Pour quelques minutes seulement il est entré dans la loge de Mmes Spang et Leech, deux superbes vieilles femmes avec leurs jolies filles.
Bihovetz et Antonoff viennent chez nous et c'est tout. Je m'enrageais de voir ma mère et ma tante toutes décollées de n'avoir personne, elles qui comptaient voir mon triomphe devant les Howard etc.
Manara, mon ennemi, est dans la loge de M. et Mme d'Aspremont, ils parlent de moi et me lorgnent, les Danesi aussi, tout le monde aussi.
Prodgers est à côté de nous, je parlais pour elle et elle m'écoutait avec plaisir.
Quand Pasqua la prima donna a commencé à chanter "Connais-tu le pays" la romance que j'ai chantée devant le Surprenant alors que nous étions bien ensemble, je me suis levée et j'ai écouté debout, maman et Dina occupaient les premières places, je devais me lever pour voir.
Le Surprenant ne m'a même pas regardée, au fait je ne sais pas, je vois si mal, je ne voyais pas la direction de ses yeux.
- Quand on chantera "Connais-tu le pays" a dit maman il y a de cela quelques jours, son cœur battra, si elle lui a plu seulement un instant.
Je ne sais ce qu'a fait le cœur de ce misérable, je sais qu'il ne m'a même pas regardée et a écouté Pasqua avec une attention incroyable. Chaque année a sa romance. L'année dernière c'était "On revient toujours à ses premières amours" cette année c'est l'air de "Mignon". Toutes les deux ont fini tristement pour moi
Vers le milieu du spectacle je commence à me sentir jolie comme un cœur, et vers la fin le Surprenant commence à me regarder, caché derrière Rosy.
A la sortie je passe entre une haie de messieurs qui me regardent à se crever les yeux, et ils ne me regardent pas mal. On sent cela.
Mon cœur se gonfle d'orgueil et de joie, car si un me dédaigne, bien d'autres me rendent justice.
J'écris comme une enragée, je ne sais pas ce que je dis.
Léonie vient me déshabiller mais je la renvoie et m'enferme. Car en rentrant je me vis tout à coup dans la glace. J'avais l'air d'une reine, d'un portrait descendu de son cadre; je n'avais plus à dire: Ah ! si je m'habillais comme on s'habillait avant, je serais belle ! J'étais habillée comme on s'habillait avant. J'étais belle. J'ai chanté devant ma glace. Il me semble toujours que les autres ne me voient pas telle que je suis.
C'est absurde, tout le monde me voit, sans cela on ne me regarderait pas.
Quel dommage de ne pouvoir au lieu de ces petites lettres noires, tracer mon portrait comme j'étais. Mon teint extraordinaire, mes cheveux dorés, mes yeux noirs le soir, ma bouche, ma taille. Ceux qui m'ont vue savent comment j'étais.
Tout en restant simple comme il convient à une jeune fille de mon âge, j'étais habillée comme personne. C'est là le difficile, être comme personne sans être extravagante ou trop parée.
[Rayé: Une fois en peignoir je me sens une grande envie de pl[eurer], toute malheureuse]
Ensuite je me sens toute malheureuse, commence à chanter "Connais-tu le pays", m'agenouille et me laisse tomber par terre en pleurant.
Pourquoi ? Nescio . Ça soulage de se coucher par terre.
Pasqua dans la dernière scène, une scène d'amour, avait dans la voix un accent qui donnait le frisson.
Mon Dieu, pensais-je tout en restant par terre, je pleure parce que j'aime, parce que mon âme a besoin d'aimer, je voudrais en ce moment qu'il entre, qu'il m'ouvre ses bras et, appuyée sur son cœur, je voudrais mourir. Pour de vrai, et avec bonheur !
Voilà ce que c'est, celui qui tue par l'épée périra par l'épée.
C'est moi qui aime ! Celui qui crache au plafond, crache sur lui-même.
Je savais que si j'allais devant mon miroir, une quantité de fierté me viendrait faire des reproches, c'est pour cela que je suis restée étendue sur le tapis, souffrante et heureuse en même temps
Que c'est bon d'aimer ! Je voulais me fâcher, je voulais rester calme, je voulais briser tout dans ma chambre, je voulais crier, et je ne suis parvenue qu'à pleurer.
Non I non ! Je ne veux pas ! Je ne veux pas de fierté, pas de reproches.
Qu'importe s'il est digne ou indigne ! N'analysons pas, par pitié. Je sens que je vais commencer une longue dissertation, mais je ne veux pas, que ce soit un autre jour.
Toute entière à la sensation du moment je ne veux rien entendre. J'ai dit que j'aimais ! Est-ce exact.
Voyons. Je suis tombée sans force à genoux, j'ai pensé à l'homme, je me suis sentie misérable, désespérée, et encore autrement, je ne sais comment, mais c'était un sentiment martyrisant, et ce sentiment m'a fait pleurer, j'ai pleuré et j'ai désiré mourir dans [Rayé: les bras de l'homme] ses bras.
Croyez-vous que ce soit de l'amour ? Moi, je crois.