Deník Marie Bashkirtseff

Je marche avec ma tante, Godard et Chevalier sont assis sur un banc, avant ils seraient accourus, à présent ils ont salué seulement.
Je marchais par la Promenade et priais Dieu, qui le supposerait ?
Je crois toujours, je prie toujours. Est-il donc possible que ce soit toujours en vain ! C'est à se casser la tête !
Quand je reprends la voiture Audiffret paraît. Est-il possible que je ne lui sois plus rien.
Il me semble toujours que non, qu'il pose, que ça passera !
Fille absurde !
Ah ! cet été, cet été ! Dieu me donne quelques jours de calme pour me faire sentir davantage le tourment après. C'est méchant !
Est-ce que j'ai prié en vain ! ce serait à me faire maudire le monde entier !
C'est l'homme qui m'avait mis à la mode, sans lui, plus rien.
Si j'écris encore cent pages je ne dirai pas plus, ni autre chose.
Je prends mes Grâces à dîner, je m'étourdis en riant. Pendant que je change de robe, Giroflé est avec moi. Je dois toujours avoir quelqu'un pour le tenir par le collet en parlant, pour penser tout haut, pour ne pas m'abrutir.
Chez Antonoff j'ai compris tout de travers, il n'a rien écrit du tout, il s'amusait à enfoncer un morceau de bobèche qu'avait cassée Paris, dans un timbre.
Comme on le reconnaît ! Il ne s'est pas approché de lui-même, mais Saëtone lui dit:
— Audiffret, asseyez-vous ici et causez avec Mademoiselle. Je ne vais pas m'asseoir, répliqua le Surprenant, mais puis s'assit en disant: Je vais tâcher d'être aussi amusant que M. Saëtone.
Avant dîner nous allons nous promener à pied, il fait un clair de lune surprenant... Je dis mille folies avec Olga, et si Dina et Marie étaient aussi folles que nous, un grand scandale serait arrivé, car nous voulions danser une ronde autour d'un curé qui passait, et puis aller au London House.
Olga écrit un roman à ce qu'il paraît. Après dîner nous allons le chercher, je m'enferme avec la fille et je lis, mais à la seconde page je m'arrête, et propose d'en écrire un à nous deux. Je donne l'idée, tout, tout, tout, et la fille s'imagine qu'elle compose aussi. Ce sera l'histoire de Dumas avec "La Tour de Nesle" mais je ne ferai pas valoir mes droits.
Je lui donne à me faire pour demain une scène amoureuse.
La fille n'a aucune prétention et me demande des idées, des détails, des corrections, avec une naïveté parfaite. Quant à moi, je me mets à l'ouvrage et d'un trait écris tout le premier chapitre dans lequel mon héros saute par la fenêtre, enfonce une porte, etc. etc.
## (suite)
Bravo Nice ! Un temps superbe et une foule de monde. Ce n'est pas trop tôt.
Et voilà moi ami ce cher signor Manara !
[Rayé : A peine eûmes-nous le bonheur de son coup de chapeau.]
Plus loin maître Audiffret qui nous salue à travers les arbres, puis tout le monde. Manara et mon homme se rencontrent et se promènent ensemble mais quand nous descendons de voiture ils ne se trouvent plus nulle part.
Comme il y a une foule d'étrangers, mon habillement blanc produit son effet.
Je rentre triste. Depuis ce matin je suis énervée.
— Le moindre mot me mettra en colère, ai-je dit ce matin, et je ferai des scènes pour rien; aussi laissez-moi tranquille, ne me parlez pas !
Pendant que les miens s'habillent pour le théâtre je m'enferme chez moi et pleure. On donne "Le Panache", pour la première fois, le grand succès du Palais Royal, à Paris.
Léonie frappe.
— Que voulez-vous ?
— Mademoiselle Dina envoie demander encore une fois si Mademoiselle ira au théâtre ?
- Non, non, non, je n'irai pas !
Ah ! si on croit que j'irai ! Non, que le diable m'emporte, je n'irai pas ! A quoi bon ? Que me fait la pièce ! J'aime mieux ne pas me montrer, comme cela je serai plus tranquille.
Toutes les décadences sont abominables.
Si j'étais homme et si une femme me résistait comme me résiste Audiffret je me porterais à toutes les folies et à toutes les imaginables.
Mais bientôt je serai calmée d'une manière ou d'une autre, car je suis trop irritée, trop souffrante pour qu'un pareil état puisse durer.
Si au moins les autres étaient demeurés fidèles !
Godard n'a pas encore fait de visite.
Oh ! quelque chose à briser, donnez-moi quelque chose à briser !