Jeudi, 14 octobre 1875
Soleil ! Nous irons donc à la musique. Oui soleil, mais froid, un tel froid que je mets une robe de laine blanche épaisse [Rayé: faite en robe] princesse et avec des galons blancs de haut en bas posés en travers. Et un grand feutre blanc avec des plumes blanches.
Nous voyons Saëtone ahuri... Ah ! mais j'ai oublié que hier tous les Sapogenikoff ont passé la soirée chez nous et que je me suis amusée à faire des anagrammes et que j'ai trouvé les suivants:
Emile Audiffret.
Fou frit d'Amélie.
Felix Galula - Dechiar:
Gracieux filet d'Allah.
L'Andriot Saëtone Triton dans l'eau.
Arthur Danis Soudard ahuri.
Et enfin, dans mademoiselle Marie de Bashkirseff, j'ai trouvé, avec un peu de bonne volonté:
Ma fidélité charme le mari obsédé.
Une belle journée en somme, la mer roule ses vagues immenses, le vent souffle, le soleil éclaire, la musique municipale gémit, Danis, Laurenti, Roissard et encore quelques petits se promènent, Andriot vient près du landau. Gracieux filet d'Allah est absent.
Tiens les pirates ! comment c'est toi !
Hou ! toi, canaille ! ceci j'adresse à Mme Pirate.
Cette canaille est ici avec son fils et sa vieille.
Maman la regarde avec une espèce d'admiration à laquelle je l'ai accoutumée du temps que j'admirai cette créature, et à présent je vois cette espèce d'admiration avec dépit.
Lorsque les pirates enlèvent Girofla, le père Boléro-Tiste accourt et s'écrie:
— 0 pirates, M. Pirate rendez-moi Girofla.
Nous avons beaucoup ri de cette scène et avons appelé Gioia Mme Pirate.
Marie raconte de la façon la plus comique comment c'tte femme enlèvera Coco et comment sa mère criera, ô pirates, Mme Pirate, rendez-moi Coco !
Giroflé la lui a montrée.
— Comment, il ne l'a jamais vue avant ! s'écria maman, oh !
— Et cet oh ! semblait dire: maintenant c'est fini, il n'y a qu'à la voir pour ...
Et cet Oh ! m'a été souverainement désagréable.
La deuxième fois que nous rencontrons le bijou de mon âme, elle me regarde un peu, je l'encourage en souriant, elle se retourne tout à fait, je me mets à rire et elle aussi.
Rien n'aurait été plus bête qu'une mine renfrognée, ce serait prouver qu'on est fâché, offensé, je lui ai ri à la figure, elle a fait la même chose, mais je dois le dire sans effronterie et gentiment [Rayé: et par ces regards] et ainsi nous nous sommes tout racontés en une minute et nous avons ri de tout, elle de l'avoir enlevé, moi de l'avoir perdu. En effet la situation est piquante. Moi, en face de la Gioia. Vraiment cela me pose.
Au milieu de la Promenade nous trouvons Mme de Daillens qui est arrivée hier.
— Oh mais vous avez l'air de la Grande Mademoiselle, me dit-elle, mais où est votre Lauzun ?
Nous la conduisons chez nous, maman reste avec elle, quant à moi je m'en vais avec Dina et ma tante encore à la musique où je vois mes deux sympathies, Danesi et d'Aspremont, puis nous montons chez Nina, et à nous quatre, Dina, Marie, Giroflé et moi parlons de Mme Pirate et de ses petits. Marie va jusqu'à dire que le garçon est de Girofla. Selon moi c'est plutôt la fille. D'ailleurs je n'en sais rien, je n'ai pas remarqué l'âge de ces créatures, et Girofla ne peut en avoir de plus de quatre ans.
De quoi est-ce que je me mêle, Bon Dieu !
— Girofla ne doit pas être loin, a dit ma tante.
Tant il y a que l'arrivé de la belle femme m'a remuée, je ne suis plus endormie grâce à Dieu, et demain matin je sortirai. Vraiment cette femme me fait mouvoir. Je l'aime, on ne me croira pas, tant pis, car vraiment j'aime Gioia, elle est belle et gentille. Je l'aime tout en la voulant étrangler, elle m'empêche.
— Elle a embelli, dis-je en voiture, et j'ai envie de la faire pendre
Non, sans peinture elle ne peut plus aller. Chiffonnée et fanée, mais peinte, très bien encore.
Je voudrais bien lui parler. Ce serait curieux et pour elle et pour moi.
Veux-tu bien laisser cette saleté tranquille, fille sans amour-propre. Non, vrai, tout cela m'amuse, m'amuse, m'amuse. Je me fâche et je ne suis pas fâchée de me fâcher, tant cela m'amuse en un mot.
J'aurai encore dit, mais la plume écrit si mal ce soir.
Je reviens de chez maman après une scène larmoyante.
On me promet tout, mais je ne crois à rien. On ne comprend pas ou on ne veut pas comprendre. Je suis si désespérée que je me résigne, me prosterne devant Dieu et attend son bon plaisir.
Jamais je n'ai vu un clair de lune comme cette nuit. On dirait le jour, depuis le pavillon jusqu'à la maison en traversant le jardin j'étais prise d'une admiration grande comme un étonnement pour cette clarté singulière et cet air si froid, si léger, si bon.