Deník Marie Bashkirtseff

Déjà le 1er octobre, c'est incroyable.
Je sors seule, je suis jolie. Sabatini me rejoint à dix heures, nous recommençons nos conversations italiennes. Sortie pour observer, je ne l'oublie pas, et me place sur un banc à mi-chemin de Gioia à chez nous. Sabatini me lit Nicolo de Lapi. J'écoute peu. A dix heures et demie un fiacre avec un cheval blanc passe, suivi d'une calèche. Et au bout de dix minutes la calèche repasse contenant Gioia, sa vieille et ses deux enfants. Quand au fiacre à deux places il s'en va par la rue de France sans doute, puisque je ne le vois pas passer.
Lui partir à six heures ! Et à quoi bon puisqu'il est avec elle !
Ma tante admet tout entre Girofla courant après Gioia et malgré l'évidence brode une quantité de choses.
— C'est extraordinaire, dit papa à déjeuner, à peine l'autre est parti, elle en prend encore et Audiffret accourt comme un écolier ! C'est dégoûtant ! Comment à ses yeux elle était avec l'autre et cela ne lui fait rien et c'est comme si ce n'était rien ! Vraiment c'est curieux, trois jours ne se sont pas passés qu'elle lui fait un signe, et il accourt. — C'est naturel, papa, ne savez-vous pas que l'homme est le plus sale des animaux quand il s'y met ? — Non, mais, continue papa sans écouter ce qu'on lui dit, selon son habitude, non, c'est extraordinaire.
Comment ! à peine, à peine l'autre est parti, elle en pue encore et Audiffret vient. Il a eu l'air d'attendre son tour. Mais ce doit dégoûter ! Est-ce que ça ne le dégoûte pas. — Vraiment si j'étais jeune et si elle m'appelait, je lui dirais: Va-t-en, tu es encore empestée de cet Anglais ! — Papa, si vous étiez jeune et si elle vous appelait vous iriez. — Jamais ! Jamais. C'est sale et dégoûtant. On peut prendre une maîtresse mais comme cela. Fi ! comment diable cela ne le dégoûte-t-il pas ?
Ici je m'arrête. Cette conversaton se prolonge fort longtemps et on dit toujours la même chose.
Moi je suis aussi étonnée que mon grand-père. Cela est fait trop crûment, il y a des choses qu'on sait mais qu'on cache, dont on ne parle pas.
C'et curieux, comme homme Girofla ne m'intéresse plus. Je le regrette comme cavalier, je n'en ai pas un.
Ah ! si par un miracle un homme intéressant nous tombait du ciel !
Quelque chose me dit qu'il va en tomber un.
Je me suis promenée rose d'habit et d'humeur, j'ai vu Gioia à sa porte, j'étais chez Nina, là grand débat sur la conduite du monsieur en question. Nina est adorable, nous nous liguons contre Paris qui méprise les jeunes gens d'ici. Grande chaleur, immense discussion, je prononce plusieurs discours dans l'un desquels je déclare que Girofla a des yeux magnifiques.
Je raconte le petit chapeau de paille dans le landau hier soir, et la sortie de ce matin à dix heures et demie seulement.
Nina déclare qu'il faut le chasser. Quand il n'y avait personne, dit-elle il venait, on le voyait partout, et à présent tout est changé.
Je propose de jouer un charivari au vieux Emile (il se nomme Léon, mais je le nomme vieux Emile), mais Olga observe très judicieusement qu'il nous tirera comme des lapins.
— Alors à c'tte femme ! — Bien ! — Ah ! s'écrie Marie, vous avez manqué, c'est ce matin qu'il fallait. On aurait vu deux têtes à la fenêtre. — Et l'une d'elles en bonnet grec ! dis-je.
Et chacune de nous raconter quelle scène cela produirait dans la chambre à coucher.
— Car il était couché avec elle, dit Marie. — Oh ! ho ! je veux bien entendre cela, mais je ne veux rien dire de pareil, car après vous diriez que c'est moi, mes chères Grâces. — Eh ! ma chère je le dis parce que cela était puisque tu as vu le chapeau de paille, tu sais le petit chapeau dans le landau hier.
Nous disons adieu trois fois et restons toujours, on trouve chaque fois quelque chose à ajouter sur Girofla. Et je pars enfin après m'avoir laissée choir par terre, ce qui est mon habitude toutes les fois que je suis très gaie.
A dîner une petite fusillade avec papa, très petite, seulement pour ne pas faire languir la conversation.
Et je monte en m'écriant comme Archimède: j'ai trouvé !
J'ai trouvé que j'aime Girofla comme un camarade, une affection fraternelle ! Il est parti. Je lui écrirai volontiers, si lui et le monde étaient moins bêtes et prenaient les choses comme elles sont, simplement.
Ma tante dit l'avoir rencontré à l'avenue de la Gare, et lui avoir parlé. Il part pour quinze jours.
Mais je ne crois pas ma tante. Depuis une semaine, chaque matin sa première phrase est: — Mademoiselle, votre beau est parti.
Ça m'est égal, puisque je ne le vois et ne l'ai plus.
Enfin, je suis toute heureuse, on ne sait pourquoi. Une chose m'ennuie. Réduisons tout cela à sa plus simple expression. J'ai compté sur mes charmes, et j'ai échoué, Girofla ne m'a pas aimée. Voilà le désagrément.
Il faut croire que je me fais une fausse idée de moi-même et que je suis laide et bête.
Ma personne n'a pas su l'enjôler. Voilà la vraie humiliation.
J'adore Nice, je l'admire de ma fenêtre. Je suis heureuse et animée. Pourquoi ? Je ne sais pas. Enfin ! Enfin quoi.
Ah ! laissez-moi tranquille. J'écris des non-sens.
J'ai peint d'Audiffret à sa place, il ressemble un peu.
Je ne sais si cela se voit, mais je me sens les manières du beau Niçois; il me semble que je parle, que je bouge, que je fais tout comme lui.
Pauvre petit ! C'était un gentil garçon. J'adorerais son souvenir s'il m'avait aimée. Mais, non, il s'est obstiné à ne pas m'aimer. J'en suis très fâchée. Voilà le véritable désagrément. Enfin !
C'est le 1er octobre aujourd'hui, il y a juste un an de cela, le 30 septembre, je suis retournée à Nice de Spa, Londres etc. Je suis sortie le matin, j'ai vu Gioia, je l'ai admirée et nommée le bijou de mon âme .
Les cartes disent que Dina épousera. Tant mieux, pourvu qu'elle soit heureuse ! Je crois aux cartes, ces coquines m'ont toujours dit vrai.
Je voudrais lire un livre amusant ! Je cherche quelle nouvelle chose je pourrais faire. Une misère au bijou de mon âme !
Oui, mais quelle misère ! J'ai pensé à mettre le feu chez elle, mais c'est difficile.
Il me faut une occupation, je suis d'humeur guerrière, je suis prête à tout, je ne demande qu'une idée. Je serai sans doute abattue demain car ce soir je suis sur des échasses.
La Tour sonne neuf heures. Gentille Tour ! Gentil Girofla, Gentil tout le monde.
Adorable moi.
Ah ! Hamilton !
Je viens de faire une laide parodie sur l'air de la valse des roses. Mais c'est une pièce de circonstance, elle est excusable.
Non, Girofla est un homme qui mérite tout mon ressentiment ! Ai-je oublié la philippine ? Non, malheureusement je n'oublie jamais les choses désagréales. Il a fait, par cette philippine, que je me rappelle toujours avec un certain sentiment d'humiliation, chaque fois que je me rappelle cette philippine, [Quelques mots cancellés] je laisse échapper ou un, Ah ! ou un bigre , ou une grimace, cela dépend de l'endroit où je suis.
Avant de dormir j'écris deux lettres en lettres d'imprimerie, une à M. Emile d'Audiffret à Paris, à l'hôtel Splendide, dans le cas où il n'aurait pas eu le temps de recevoir l'autre ici. Malheureux II! Avec la robe de chambre et le bonnet grec, Tu pourriras II!
Et une autre à M. Léon d'Audiffret, Tour Audiffret, Père infortuné II! Ton fils, avec la robe de chambre et le bonnet grec, Pourrira II!
Cette robe de chambre et ce bonnet grec sont devenus célèbres après "Le Procès Veauradieux" où, le monsieur est attrapé par la police chez Césarine [Une ligne rayée] au moment où il est en la toilette que je viens [de] dire et prend tranquillement le thé. Ensuite il y a la femme, la belle-mère, les amis, etc. etc. Enfin une suite de scènes plus amusantes les unes que les autres. Je ne puis mieux faire que de répéter ce qu'a dit un journal de Paris de la pièce.
— Fauvinart, un avocat, a une femme charmante, qu'il adore mais il fait des visites a une petite aux cheveux jaunes, dans un petit salon bleu le plus coquet du monde; un soir donc il était tranquillement là quand... Raconter "Le Procès Veaura-dieux"! certes nous ne le ferons pas, et c'est impossible. Raconter la suite des mésaventures qui arrivent à Fauvinart est tout à fait impossible, seulement on rit tant, tant, etc.
Le principal, c'est que le bonnet grec et la robe le sont dans la bouche de tout le monde en sortant du théâtre, comme l'air des conspirateurs de "La fille de Mme Angot".