Deník Marie Bashkirtseff

Jugez de mon humeur par la lettre que j'ecris a Schlangenbad:
Madame ma mere,
Quand quittez-vous le Schlangenbad de mon ame ? Ou allez-vous apres ? Il faudrait savoir un peu ce qu'on fera.
Je ne puis arranger les choses toute seule, il faut qu'on s'unisse. Personne ne veut rien faire, personne ne veut m'aider. Je suis comme Agar dans le desert. Abandonnee de tous et traitee indignement. On s'oppose a tout ce que je desire, et au lieu de m'aider on agit comme envers une ennemie. Tout comme si je voulais entreprendre des choses impossibles. Vraiment c'est laid ! Je suis votre fille et vous ne pensez pas plus a moi que si je n'existais pas. Je dois crier, pleurer et me martyriser pour obtenir les choses qui devraient se faire en dehors de moi. Est-ce parce que je les demande ?
Je n'en sais rien. Tant il y a que je suis dans un etat deplorable. Rien ne se fait, personne ne m'ecoute !
Bientot il faudra faire des scenes pour obtenir le manger. Je suis exasperee et ma patience est a bout. Puisque rien ne vous touche, je vais tout abandonner a la grace de Dieu. Que tout pourrisse et moisisse et je moisisse moi-meme !
Ma tante est comme une idole en pierre. Elle n'ecoute pas plus que vous. Je ne sais de quel cote me jeter. Chez vous gronderies, insensibilite envers tout ce qui me touche, moquerie et mechancete. Ici pas grand chose de mieux. Deja septembre et rien encore. Nous ne sommes ni a Nice, ni a Paris, ni a Florence, ni au diable ! Depuis cinq ans je hurle pour obtenir un cheval et je reste avec mes hurlements et rien de plus.
On peut attendre mais il y a terme a tout. Or ma patience touche a son terme. Ne craignez rien, je ne menacerai pas, et de quoi puis-je vous menacer ? Je voudrais bien voir la chose qui vous ferait bouger et sortir de cette torpeur enervante, de cette indifference furieuse et acharnee, si on peut s'exprimer ainsi. Je ne me plains pas de ma tante. Elle est mieux que vous car tout en etant comme vous, elle n'agace pas autant que vous et on est plus tranquille. Mais je ne puis m'en vanter non plus.
Bonjour, je voudrais que vous puissiez renaitre pour tater d'une mere et d'une tante comme ma mere et ma tante, et aussi que vous eussiez mon caractere.
Je ne demande meme plus des chevaux et une voiture. Je ne demande qu'un cheval, un seul, un miserable cheval.
Ah ! tenez, vous tous tant que vous etes, ne valez pas une seule des larmes que vous me faites verser !
Ensuite j'ecris ceci:
Cher Monsieur Saetone, excusez si j'ai encore recours a votre amabilite.
Je vous aurais certainement epargne la peine que j'espere vous voudrez bien prendre, mais je ne connais a Nice personne qui puisse me bien renseigner et surtout personne d'aussi obligeant que vous.
Je voudrais savoir au juste quand auront lieu les fetes du centenaire de Michel-Ange a Florence. Vous qui lisez les journaux italiens, vous pourrez peut-etre me renseigner. Aucun journal francais n'en parle, nous sommes, ma tante et moi, seules a Paris et nous trouvons dans une incertitude desolante. Vous savez que c'est un peu pour moi que ma mere consent a aller a ces fetes, car elle me laisse le soin de m'informer et moi je m'adresse a vous sachant combien vous etes toujours aimable.
Mme Romanoff vous fait dire bien des choses. Quant a moi acceptez d'avance mes sinceres remerciements et mes regrets de vous deranger pour de telles bagatelles.
Marie Bachkirseff.
Grand Hotel, 281 Paris
Execrable lettre, mais je suis de mauvaise humeur, ma lettre a maman en a suffisamment explique les raisons.
Ce jour fait contraste avec ce jour heureux a Schlangenbad. Caroline m'a essaye mes robes, je me suis presque trouvee mal chez elle. Je suis laide. Au Bois comme hier, cependant je retrouve un peu mon attitude.
De une heure a deux heures les Gonzales pere et fils etaient chez nous.
Je faisais de la coquetterie avec le fils en riant, en le nommant mon ami, mon cavalier et en lui disant que rien n'est change en lui excepte qu'il ne me fait plus la cour: a cela il dit, tout rougissant, que c'est parce qu'il n'ose pas et je lui dis d'oser et je l'autorise. Il rougit et profite de la permission. Le pere m'eleve jusqu'aux cieux. Quelle qu'elle soit, la louange fait toujours plaisir, et mon ami de Gonzales n'en est pas avare.
Tout me fait la grimace, tout ne me semble que noirceurs, deceptions, vilenies.
Je ne crois a rien, je n'espere rien, je ne desire rien.
Mes robes me semblent laides, mes chapeaux affreux, un etat a se casser la tete !
Et avec cela une impatience, une tendance vers je ne sais quoi.
Il me semble que tout me manquera comme il me semblait que tout me reussira.
Mon Dieu, calmez-moi.