Deník Marie Bashkirtseff

On passe la matinee a m'exasperer, a me taquiner.
A diner on sert des choses a l'oignon et je pleure presque a cause de cette odeur affreuse.
Je rageais de voir tous ces Allemands nauseabonds se bourrer de langue fumee et de pommes de terre couvertes d'oignon ! Fi ! fi ! fi.
Imaginez-vous donc leur haleine fi ! fi ! fi ! fi ! fi !
De retour de Schwalbach, tous les jours j'y vais, de retour ai-je dit, oui, de retour, je soupe et apres souper deviens si gaie que c'est un charme. Je ne sais d'ou elle vient cette gaiete, je n'ai rien bu, j'aime a etre ainsi, tout me sourit. J'ai commence par de noires inquietudes sur nos arrangements a Florence et je finis par des elans de joie et par une tranquillite sans pareille.
Tout me semble fait ou devoir se faire selon mes desirs, les equipages, les chevaux, les robes. En un mot tout pour cet hiver.
Cet hiver je fais mon entree dans le monde, dans ce monde que j'adore que je demande a grands cris et a deux genoux, car c'est ma vie, mon bonheur. Je fais mon entree dans le monde, je commence a vivre et a tacher de realiser mes reves. A devenir celebre, je suis deja connue par bien des gens.
Je me regarde dans la glace et je me vois jolie. Je suis jolie, je suis jolie, que me faut-il de plus, ne puis-je pas tout avec cela. Mon Dieu en me donnant ce peu de beaute (je dis peu par modestie, c'est encore trop venant de Vous mon Dieu), Vous me donnez plus que n'importe quoi !
Je me sens belle, il me semble que tout me reussira, tout me sourit, et je suis heureuse, heureuse, heureuse !
Je me represente ces chevaux, jetant leurs jambes en avant comme la locomotive ses ailes, et mon coeur bat et vox faucibus exit. Il fiato mi manca !
Ces chevaux me paraissent les serpents ailes du char de Neptune, je souleve mes cheveux sur le front comme pour mieux me figurer cela.
Le luxe, la richesse me donnent le delire, je me sens toute autre, je m'emporte et parle et gesticule comme au theatre. Avant, je ne comprenais pas cela et me moquais des acteurs et les croyais affectes, pas naturels.
Ma main est petite et blanche et efilee, mon bras est blanc et rond !
Je fais mon entree dans le monde, j'ai seize ans ! Mon coeur bat et la respiration me manque. Je chante, j'ai envie de faire des folies !
Je desire plus vite partir, aller a Paris et avoir vite mon char et mes dragons ailes ! Cela me coupe la respiration, mon Dieu !