Deník Marie Bashkirtseff

Hier il y avait des courses à Wiesbaden, aujourd'hui de même. Nous n'allons pas (maman a ses affaires). Je n'y tiens pas, je crois qu'il n'y aura personne.
Pauvre Carlo, gentil Carlo ! C'est abominable, et si j'étais heureuse moi-même je pleurerais.
En robe de chambre, la tête enveloppée d'un voile blanc, je prends un bain à huit heures.
On dîne à une heure, détestable habitude pour ceux qui mangent sérieusement. On se sent lourd et propre à rien.
A quatre heures, moi, Machenka et Dina allons à Wiesbaden à la recherche d'une voiture et de deux chevaux convenables pour conduire moi-méme. Mais chez ces maudits Allemands on ne trouve rien. Nous avons attendu une heure devant une écurie avec une foule de gamins et gamines Allemands, sales et laids qui nous regardaient et quand nous partions se mirent à crier hourra ! Et Dina et Machenka de rire disant que c'est en l'honneur de Ma Majesté.
Nous retournons fort tard, par un beau clair de lune qui me rappelle Spa et nous parlons de Spa, puis des hommes, puis des mariages et enfin des enlèvements. Plusieurs fois les tarots m'ont prédit que je serai enlevée.
Et tous les jours je prie maman d'être sur ses gardes et de ne plus se plaindre après puisque la voilà prévenue.
On ne pourra m'enlever que par force, je ne consentirai jamais.
Pourquoi faire ? Je ne voudrais jamais d'un homme avec lequel le mariage ne serait pas honorable, brillant même. Or si l'homme est bien pourquoi fuir, se cacher ? Qui m'empêche de l'épouser. Et puis on ne se marie qu'une fois pour la première fois, il faut donc faire autant de parade et d'éclat que possible et non simplifier.
On dira que l'enlèvement est un plus grand éclat et plus romanesque.
D'accord, mais on peut se faire enlever après aussi bien qu'avant et autant de fois qu'on veut, tandis que la cérémonie des fleurs d'oranger est unique comme la mort.
A dix heures nous rentrons et on me lit la lettre de ma tante. Elle écrit en russe mais je parlerai français et ne dirai que ce qui m'intéresse particulièrement.
"Girofla était venu à Nice (probablement c'est de la même venue qu'elle parle dans la lettre précédente)
et puis est couru de nouveau à Paris. Je lui ai demandé s'il a été voir les nôtres et il a dit qu'il n'a pas osé se présenter ne connaissant ni Stiopa, ni sa femme. Il dit qu'il va à Wiesbaden et que c'est très bien là-bas".
Voyez-vous ? Mais je ne croirai qu'à mes yeux, ce méchant garçon est farceur et capricieux.
Nonobstant mes doutes je suis animée et réveillée par cette nouvelle. Schlangenbad m'assoupit.