Deník Marie Bashkirtseff

J'ai emprunté hier au bain, une longue-vue. Et avec Collignon nous étudions la figure blanche. Much ado about nothing. C'est une porte dans un des créneaux de la tour gauche qui depuis douze jusqu'à quatre heures paraît blanche parce que les rayons du soleil tombant d'en haut de la tour l'éclairent. Voilà tout.
Je crois que je n'ai pas dit que ce soir on dîne chez nous.
D Audiffret, Saetone, Galula. Galula est dit-on, un juif, c est un pauvre et simple garçon mais comme il faut et spirituel, même fin.
Je me coiffe comme moi seule sais coiffer ma tête. Grâce au ciel mes cheveux au lieu de devenir foncés avec l'âge, se dorent de plus en plus et même ont un petit accent rougeâtre qui me fait battre le cœur de joie.
Je mets la robe de soie blanche avec laquelle je ressemble à une gravure anglaise. Je me trouve bien et tout me sourit.
D Audiffret seul est sans frac. Bigre ! il en est tout confus au commencement.
Je tiens la conversation.
On admire ma toilette, on parle de Laferrière et Girofla dit qu'elle fait les corsages d'une façon toute particulière, qu'on reconnaît ses corsages entre mille, qu'ils ont un certain on ne sait quoi qui, que, qui enfin un certain on ne sait quoi qui ne s'exprime qu'avec un geste fait avec la main, enfin on ne sait quoi. Bigre, il s'y connaît le garçon, Gioia s'habille chez Laferrière.
A sept heures et demie Arthur, que j'ai fait reprendre, vient annoncer le dîner.
La table est bien servie avec notre, avec mon argenterie, je suis placée au milieu (mon couvert est marqué par un verre de vermeil), à ma droite Audiffer, à ma gauche mon oncle Saëtone. Je raconte comment j'irai en Russie. Et mon voisin de droite ne fait que me demander quand j'irai:
— Mais aussitôt que mon oncle arrivera.
— Comment ! tout se suite ?
— Non, une semaine après son arrivée.
— Ah bien, oui, comme ça c'est... dit-il comme [Rayé: tranquillisé] rassuré.
Olga me fait rire, elle ne mange rien (ce qui lui abîme l'haleine) et fait des mines jalouses à son frère. Je m'explique, on nomme Girofla son frère.
Quant à moi je n'ai qu'à m'en louer, il a été charmant pour moi et j'ai été de même pour lui. Je rends le bien pour le bien et le mal pour le mal.
On me fait jouer, surtout le garçon me prie si bien que je joue, et puis je chante même.
Au premier mot de Mignon, Barnola, mon excellent ami Barnola, entre, tout s'interrompt, mais lui se joint aux autres et je chante.
On me dit que très bien. Barnola vient me faire mille compliments, ce qui me flatte, il sait chanter et il comprend.
Il va dire à maman que je chante merveilleusement pour n'avoir jamais pris de leçons, que c'est prodigieux, qu'il avait des frissons en m'écoutant, qu'il lui semblait que je suis sa parente, qu'il m'a connue toute petite.
Saëtone qui me connaît de vue depuis cinq ans paraît enchanté, il est aimable: surtout je le souffre parce qu'il m'a vue toute petite. Ces personnes m'ont vue grandir et je les aime pour cela.
Audiffer me regarde tout le temps, me suit des yeux. Je sentais ses yeux qui ne me quittaient pas quand je chantais, et pendant toute la soirée quand je parlais aux autres, aussi. J'étais jolie, blanche et fraîche. Rien ne me gâte ce jour, je suis tout à fait heureuse.
- Combien de femmes en ce monde ne pourraient pas en dire autant ! - comme chante Ravel.
On montre mes photographies, Saëtone m'en demande une, je refuse, il veut la voler. Audiffer me prie d'en laisser traîner une au salon. Décidément il faut que je me fasse des amis dans la maison, dit le beau Niçois.
— Allez donc demander mon portrait à ma tante.
— Oh ! ho ! ho ! elle m'enverrait promener, ma tante ! Je le sais bien. Mais par Léonie, vous allez voir que je l'aurai.
Nous en parlons davantage mais je ne l'écris pas. Par Léonie il pourra difficilement avoir, mais cela m'est bien égal. Je crois pas qu'il en ait bien envie, je n'en sais rien d'ailleurs.
Collignon improvise une danse. Audiffer danse avec moi et quand il me prit par la taille et que je m'appuyai légèrement sur son épaule en mettant ma main droite dans la sienne, j'ai senti cette secousse électrique dont j'ai parlé avant. Il danse bien. Et sa joue effleure la mienne.
Quel homme heureux ! Le pense-t-il ? Je l'espère bien.
On joue aux petits jeux. Il est autant que possible près de moi, si pas tout le temps, c'est qu'il n'ose pas, et souvent s'éloigne exprès.
Je n'aurais rien à dire s'il se conduisait toujours comme ce soir.
On a été très gai et à une heure du matin on pensait qu'il n'était que dix heures du soir.
La soirée finit par une valse, moi avec l'homme.
Comme on est bête dans ce monde. Arriver en corset se compte inconvenant et on se décolleté bien plus à un bal. Toucher la main une fois de plus est impermis [sic] et en dansant on s'étreint à plaisir.
Je ne sais comment font les autres.[Rayé: je pose] Quant à moi, je danse très penchée sur mon cavalier, sans m'appuyer cependant, mais assez pour effleurer sa figure, ou de mes cheveux s il est grand, ou de ma joue s'il est comme Audiffer.
Je me rappelle le soir à Ostende où j'ai pardonné au Polonais et lui ai permis de me parler, j'ai à plusieurs reprises en valsant touché sa figure de mes cheveux. De la joue je ne voulais pas. Fi ! le sale homme.
Marie est la dame de Saëtone ce soir et ça parce que je n'en veux pas. Cependant j'ai été coquette et avec lui et avec Galula, avec Galula plus, et chaque fois que je levais les yeux sur lui, je sentais des yeux qui suivaient les miens.
J'étais coquette ! Et qui a répondu au prêtre quand il a demandé:
— Etes vous coquette ?
— Qu'est-ce que c'est mon père, la coquetterie ?
Girofla a plus parlé ce soir et il a moins sauté.
On a joué aux petits papiers et on a ri comme des fous.
Simple soirée, innocente et gaie. Viendra le temps, Dco juvante , où j'en donnerai d'autres.
J'ai envie d'aller en Russie. Mon Génie (bigre j'ai un Génie comme Socrate) m'y pousse, et ma Fatalité m'y attend.
Quand je dis que je passerai l'hiver à Florence, Audiffret dit qu'il y ira aussi, que c'est un beau pays.
Et depuis que je parle de la Russie il veut aller voir la foire de Nijni-Novgorod.
Je ne prends rien à la lettre mais je souris.
Je vais me coucher à deux heures (j'ai écrit cela dimanche matin), sentant encore le contact de la joue d'Audiffer sur ma joue droite. Mon côté droit est beaucoup plus, comment dire ? que mon côté gauche. C'est le pied droit et la main droite que m'a baisés Gericke, et c'est la main droite que m'a tellement serrée Audiffer.