Deník Marie Bashkirtseff

J ai fait quatre fois les cartes, pour le voyage de Russie, pour Rome, pour après Rome et en général.
-Voilà pour la Russie: grande société, réussite en amour, mariage, une légère contrariété à cause d'une vieille ou d'une méchante femme et d'un homme semblable.
Pour Rome: société, rendez-vous d'amour, désagréments avec une vieille ou une méchante femme à cause de ce roi blond, cancans..
Pour après: gaieté et société, amour de ce roi blond et la même femme, et le vieillard ou un homme jaloux.
Chagrins et tourments à cause du même roi blond.
— En général, la même chose, voyage, gaieté et rendez-vous amoureux ou agréable, et le roi blond et encore un autre.
Maintenant écoutez: avec ma tante et Sabatini je vais à la mer (robe archiduc, bien) Galula nous donne la main pour descendre de voiture, il nous apporte un banc, s'assied par terre puis en trouve un pour lui.
Ce n'est pas manigancé ? me glisse tout bas ma tante,
Non.
Galula est un charmant garçon, je plaisante avec lui et il cause très gentiment.
Voilà qu'il est venu tout en blanc, me souffle ma tante.
J'ai légèrement rougi, mais continuai avec Galula. Mon cœur battait. Je craignais un nouvel affront. Audiffer reste derrière nous avec Saëtone et d'autres, enfin, au bout de dix minutes ou un quart d'heure, Galula le regarde, se lève et l'amène. Ah !
— Permettez-moi Madame de vous présenter mon ami M. Emile Audiffret. Il salue , ma tante le salue, il me salue et je lui fais un léger signe de tête avec un léger sourire, froide et indifférente en apparence.
[Annotation :1877. Moment de ravissement. 1880. Absolument.]
En dedans j'étais fièrement satisfaite, allez !
[Annotation: 1877. Oh ! oui ! Approuvé en 1880.]
Il est tout en drap blanc et ce coquin de Figaro en le prenant par la manche:
— Voyez, il faudrait ici un galon d'argent.
— Les hommes ne portent pas des garnitures d'argent, dis-je.
— Alors, des petits galons dans ce genre, vois-tu Audiffret, continue Figaro en désignant les galons blancs de ma robe, dis à ton tailleur d'en mettre, vrai, ils manquent.
Mais Girofla est très dégagé et parle sans timidité aucune, seulement il est si jeune. Il m'a l'air d'un de ces moineaux à peine couverts de plumes, cet air jeune me plaît et me fait sourire. [Ajouté entre les les lignes: C'est son chapeau niçois qui lui donnait cet air. ]
j'avais peur de le regarder en face avant, de crainte qu'il ne pense des choses absurdes, en parlant c'était nécessaire et j'ai vu de ravissants yeux noirs, pas marrons, mais noirs, bien noirs, de belles dents, une jolie bouche et une moustache fort médiocre. Non, il est beaucoup mieux de loin. Le pauvre élégant Niçois avec un habillement blanc jaune, comme mes robes, a mis des gants gris perle, et des gants tellement frais que c'était laid.
Il me parle de la santé de Desforges et nous rions, il a un tic dans la figure, d'ailleurs tous les hommes presque, ont de ces tics, je ne sais pourquoi.
Je parle de mon voyage en Russie, et Audiffer dit qu'il s'en va à Paris, lundi. Mon Dieu, je m'ennuierai beaucoup s'il s'en va avant moi.
Je casse le cordon de mon ombrelle et Girofla me l'arrange, avec deux pierres il enlève ies bouts du nœud. Cela avec ses gants frais gris perle.
— Prenez garde, lui dis-je.
— Vous craignez que je ne tape (voyez-vous ce tape I) sur les doigts... Oh ! non, cela vous est bien égal.
— J'avoue que oui, Monsieur.
Mais il n'a pas eu un seul regard, en revanche Gaiuia a été choyé. Si Girofla tient à moi ii est puni, sinon, il ne pensera pas du moins que je tiens à lui.
Mon Dieu, il faut toujours se mettre à la piace des gens. Et j'ai le malheur d'ëtre peu sûre de moi et de penser que les autres sont de marbre.
[En travers: Pourtant le]
Je parlais de mon hiver à Rome.
— Oh Mademoiselle, est-ce que vous croyez que M. Desforges vous permettra de quitter Nice, oh ! non.
Et il énumère tous les plaisirs qu'on aura l'hiver prochain à Nice.
— J'espere, Monsieur, iui dit ma tante en se levant, que vous viendrez nous voir, et vous aussi M. Gaiuia.
Galula est emmené dans la voiture du châtelain, ce que je vois pour la première fois.
Nous passons et les voyons monter dans la ieur, et Girofla ôte son chapeau niçois et je le salue doucement sans le regarder en face.
Enfin, tout dans ma vie ne sera donc pas un vain désir et une constante désillusion !
[Annotation: 1881. Tout ! tout.]
On va chez les Sapogenikoff auxquelles je fais croire que I homme à la pomme était très désappointé en me voyant sans elles etc. etc.
Comme cela je suis un peu garantie. Et si elles savaient que Galula les appelle mes etc ...
Ma tante est enchantée et croit déjà Audiffret amoureux de moi. Mais ce qui me fait penser qu'il courait et qu'il regardait, qu'il s'intéressait en un mot, c'est Collignon qui hier après la musique dit à ma tante:
— Si j'étais à votre place je rendrais ce pauvre garçon heureux et je lui parlerais - et qui aujourd'hui riait et avait... dans le sourire cette certaine expression que je ne sais comment nommer, mais qui me fait croire ce que, par une incompréhensible modestie et par une certaine fausse honte, je n'ose pas croire.
Enfin le soir ma tante étant allée acheter des cigarettes au London House y rencontre Girofla, et on vient me le dire et on sourit sournoisement.