Jeudi, 20 mai 1875
[Une ligne cancellée]
Je me suis baignée fort tranquillement et, étant seule dans ma cabine, j'ai admiré mes cheveux qui, pendant que j'étais toute nue, me couvraient les épaules et le dos jusqu'à la ceinture comme d'une crinière de lion.
Maintenant, j'ai passé une délicieuse soirée, j'ai tant ri, tant ri ! On jouait "Le Caprice", "La Veuve aux Camélias", "Le chapeau de paille d'Italie".
Il faut voir Ravel, il est vraiment adorable, incomparable.
Et puis, outre les pièces, il y avait ce singe de Girofla avec Galula, Saëtone, et un autre. Je me couvrais de l'éventail et lui lorgnait obstinément et lorsque je lorgnais Ravel il me lorgnait encore.
Je suis en robe de laine blanche unie et coiffée légèrement, naturellement et pas à la mode. Je suis contente de moi et le spectacle est si drôle que je ne sais plus où me mettre.
Et Girofla qui se conduit comme un écolier.
Dites un monstre ! un vrai monstre, un faquin, un maroufle.
Passer la soirée à regarder, à lorgner, à parler bas avec Galula. Je croyais qu'il allait au moins être présenté.
Nenni ! pas le moins du monde; nous sortons et la beste se met sur notre passage, je passe devant lui et Galula vient me dire bonsoir et demander des nouvelles de Madame ma mère, et dire qu'il a eu le plaisir de la voir avant-hier:
— Hier, Monsieur ? fis-je tout en marchant.
— Non Mademoiselle, avant-hier.
— Oui, elle est sortie en effet.
Et je passe majestueuse avec ma traîne comme une infante d'Espagne.
Que fais-tu donc là ! j'entends s'écrier Terffidua et le vois prendre Galula par l'habit.
Nous montons en voiture, moi la dernière et de façon à être du côté du théâtre, en face de la portière sont les deux anges, Galula et l'autre:
— Bonsoir Mademoiselle, me dit le premier en ostant son chapeau de sa teste et avec un sourire.
— Bonsoir Monsieur.
Et ce monstre de Girofla est si près de ce Galula (qu'il affectionne particulièrement ce soir) que, malgré tous mes efforts, la moitié du bonsoir lui passe et il regarde à più non posso Mais j'y pense, quel honneur pour ce misérable paysan, puisque je serai une femmina celeberrima) Rien qu'en m'occupant ainsi de lui je l'illustre et l'éclaire de mes rayons futurs.
L'heureux coquin !
J'ai tort de plaisanter et de l'appeler monstre etc. on croira que j'en suis amoureuse.
Dieu m'en garde ! Il est joli et frais, il est le plus élégant d'ici et je m'amuse à toutes ces singeries. Celles de ce soir ! Non, c'est trop drôle, l'éventail et le binocle tout le temps.
Je suis bien jolie, pourquoi diable ne s'entiche-til pas de moi. On rirait au moins.