Deník Marie Bashkirtseff

Maman, ma tante et Nina vont à Monaco et nous allons au château !
Au château à Toto, au château d'Emile Audiffret, rose, joli et frais. Je n'ai pas dit que Terffidua eût un château, jusqu'à présent, maintenant que je l'ai vu de près je le décrirai. Tout le monde le voit de loin car il domine toute la ville et je règle ma montre d'après la grande horloge du château .
Hein ? Ça ne sonne-t-il pas bien ?
Pardi ! comme dit notre cocher.
Marie et sa sœur viennent me prendre avec leur landau. Marie dit d'aller quelque part près du château pour le voir, le cocher sourit et monte par la ruelle qui se trouve près de Krohn. Nous approchons riant et bavardant et rougissant à chaque instant, et comme nous parlons français, quand nous commençâmes à admirer, le cocher se mêla à la conversation:
— Oui, que c'est joli, si vous voyez d'en haut, de la tour c'est ben autré chosé, on voit touté la villé.
— Vraiment ?
Et voui (oui)... Voulez-vous entrer ? continue notre conducteur.
— Mais on ne peut pas entrer ?
— Oui, il faut demander la permission, c'est facile !
— Mais nous ne voulons pas.
— Mais je m'en charge.
— Mais non, mais non.
Et le cocher d'insister comme s'il était payé pour cela et nous de refuser.
— Enfin voulez-vous faire le tour ?
— Le tour soit, dis-je pensant qu'il nous ferait faire le tour par une autre rue. Mais quelle est ma, notre surprise ! Il s'arrête devant une des portes; j'oublie le château, le château est bâti en pierre de taille, avec deux tours, des fenêtres en forme de croix, des terrasses, une immense porte d'entrée au rez-de-chaussée, assez haut pour être nommé premier étage. Il y a également les offices à droite, ou la salle à manger je ne sais, mais le tout est très beau.
Le jardin est immense ou plutôt le terrain car il n'y a pas d'arbres.
On descend de la maison par de belles terrasses jusqu'au jardin, il y a une immense pelouse devant, puis des allées et des gazons attendant des massifs. La propriété est entourée d'un beau mur avec des jours çà et là; il y a une porte en face du château, la grande entrée est de côté.
Deux tours et un portail de fer, surmonté d'une voûte ou d'un je ne sais comment nommer cela, au surplus les mouches m'empêchent d'écrire !
Les tours sont détachées du corps du bâtiment, véritable entrée d'ancien château. En somme tout est grand, riche et beau sinon merveilleux de goût.
Le cocher s'arrête donc devant une des portes et se met à appeler - Monsieur Emile ! Monsieur Emile ^1^
Le premier moment nous n'avons pas compris, puis :
— Pas lui, pas lui crie Marie.
— Non, non, je ne veux pas, nous ne voulons pas.
— Mais je vous ferai passer par le jardin seulement, dit l'homme étonné.
— Mais nous ne voulons pas, dis-je, et le cocher s'obstine.
— Mais non, crié-je enfin, pour rien au monde, je ne veux pas. Mais qui appelez-vous ?
— Pardi ! le maître du château, Monsieur Emile. Oh ! s'il avait entendu !
Trois folles à la porte.
Il fallait nous entendre crier, nous étions comme dans un cauchemar, criant et riant en même temps.
Riant parce que nous avions envie d'entrer et criant parce que nous avions peur d'entrer.
Ce cocher nous intrigua, Marie et moi le questionnâmes. Il connaît très bien le châtelain, c'est lui qui était cocher dans la maison, conduisait M. Emile au Lycée et allait jouer avec lui au billard:
— Vous savez le café à la rue Cassini ? dit-il en guise d'explication.
— Comment, avec vous ?
— Oui, avec queu moi.
— Combien il y a de temps de cela.
— Huit ans.
— Mais quel âge a-t-il donc ?
— Vingt-trois ans.
— Mais il n'a donc pas fini ses études ?
— Non, quand il a eu la fortune il a quitté de suité et il est allé seul.
— De qui il a eu la fortune ?
— De son grand-père.
— Et il demeure tout seul au château ?
— Oui, tout seul.
— Et le père et la mère.
— La méreu se promène et le père est dehors.
— Ah !
— Oui je le connais bien Monsieur Emile, allez ! et sur cela notre cocher, notre cicérone se retourna vers ses chevaux, enchanté de lui-même.
Nous descendions et priions Dieu de nous faire rencontrer le petit paysan, la ruelle est étroite et deux voitures ne peuvent passer. Mais Dieu n'entendit pas notre prière et nous ne le vîmes qu'à la Promenade entre Saëtone et un autre Pépino, je crois, puis encore une fois.
Aujourd'hui c'est nous qui courons après lui, mais convenablement j'espère.
Ne peut-on pas se rencontrer par hasard, surtout à la Promenade ?
— Ecoutez, dis-je à mes deux compagnes, j'ai imaginé de raconter la chose autrement qu'elle n'a été, j'ai déjà trompée une fois Dina, je veux la tromper encore.
Que direz-vous, pour que nous puissions vous soutenir ?
Je ne sais encore, je m'inspirerai, laissez faire, écoutez et vous entendrez.
— Bien.
On voit que la plus parfaite intelligence règne entre Aglaé, Thalie et Euphrosine. C'est ainsi que nous nous nommons. Les trois fondatrices de la société que l'on sait. Moi - Thalie, Marie - Aglaé et Olga Euphrosine. Voyez^:^vous cela, les trois Grâces.
J'arrive à la maison, courant et suivie de mes deux Grâces.
Je monte l'escalier, entre comme une bombe dans la chambre de Dina en criant:
— Ah ! je n'ai plus de jambes, je n'ai plus de tête, je n'ai plus de jambes. Ah !
— Qu'il y a-t'il ? Quoi ! Mais dis !
— Dites, Marie, voyons.
— Marie, Olga, taisez-vous, ne dites rien, je continue à crier en me dépéchant, m'essouflant et courant dans la chambre.
Enfin j'entraîne Collignon dans ma chambre et je lui raconte l'histoire en ajoutant que, lorsque le cocher l'appela, il parut, fut on ne peut plus aimable, nous montra le château; que nous ne voulûmes pas descendre de voiture, mais lui marchant à la portière nous fit faire le tour du jardin, nous raconta toutes les chambres, que sur la plus haute tour, il y a un observatoire, etc. etc. Je dis tout cela avec force gestes, pâmoisons, m'arrêtant tantôt pour souffler, tantôt pour faire le tour de la chambre.
Le résultat de toutes ces singeries est que l'on m'a crue comme l'Evangile ?
— C'est pour cela qu'il m'a tellement regardée, dit Collignon, aï, aï, aï.
— Oui, c'est sans doute pour cela.
Je répétai la même chose â Dina, mais Collignon sut la vérité avant dîner, tandis que Dina qui s'est laissée prendre pour la deuxième fois ne le saura que demain.
— Alors, on se saluera maintenant ! dit-elle comme l'autre fois elle dit:
— Oh ! maintenant ce n'est plus intéressant puisqu'on le connaît !
Oh la bète ! voilà deux fois, attends la troisième.
Maman arrive et je lui répète l'histoire. Dina, de sa chambre, écoute et est convaincue tandis que maman sait le vrai; ayant reconduit les Sapogenkoff chez elles, je m'en retournais avec Collignon quand la voiture pleine de maman, Nina et Walitsky passe, Nina reste chez elle et nous montons, c'est en voiture que j'ai prévenu maman.
Il n'y a pas grand mérite à mentir comme cela, presque tout est vrai.
Je ris comme une folle, pire encore et les autres font comme moi. Quel concert infernal !
Je note tout pour me souvenir après, car, pour sûr, ces folies me feront plaisir.