Deník Marie Bashkirtseff

Je vais avec tous déjeuner chez Nina, mais le botvinia ^1^ (l'écrire me salit la plume) et les oignons et autres horreurs semblables me font déserter.
Je rentre, me fais servir à déjeuner, j'avais soif, dans l'armoire il y avait une bouteille de champagne, j'en bois bravement la moitié et vais après chez Laussel.
J'attendis assez longtemps mon tour et cette attente m'engourdit tellement que j'avais peine à conserver une attitude convenable.
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[Rayé: Comme maman m'a]
Au retour de Laussel je ne cessais de me plaindre du déjeuner terrible.
Vraiment disais-je il vaut mieux sentir le vin et le tabac que les oignons et autres horreurs, vous savez, continuai-je, hier à déjeuner vous vous souvenez... Maman veut à toute force me dégoûter des Anglais, surtout de ce duc de Hamilton.
— Oh ! quant à celui-ci, s'écrie Collignon, c'est vrai !
— Quoi vrai ?
— Qu'il sent mauvais.
— Qu'en savez-vous ?
— Ma chère, au Caire il était toujours avec les âniers.
— Eh bien qu'est-ce que cela prouve ?
— Mais il a toujours dans la bouche une petite pipe toute courte et il boit de l'eau-de-vie, constamment. Vous comprenez qu'avec cela on ne sent pas bon !
— Sans doute.
— Et puis c'est un grossier personnage, vraiment, au point qu'une dame au Caire^2^, une dame anglaise un peutfast... lui a dit: Take your fat carcase out of the way.
— Une dame a dit cela !
— Oui, c'est un grotesque personnage je vous assure.
— N'importe, mais... Eh bien je ne sais pourquoi ma mère s'imagine que j'en suis amoureuse et essaye de tout pour m'en dégoûter.
— De la carcasse ?
— Eh ! oui de la carcasse.
— Mais elle est mariée cette carcasse...
— Je le sais bien, mais c'est justement à cause de cela qu'on veut m'en détourner, car vraiment je ne sais quel diable leur fait croire que je suis amoureuse de cet homme.
Encore celle-là qui m'en dit des horreurs.
Je n'ai pas vu la pipe, quant à boire de l'eau-de-vie, je sais depuis bien longtemps qu'il en boit et, Dieu merci, je ne m'arrête pas à de semblables niaiseries.
D'ailleurs on cause toujours des personnages comme the fat carcase et tous ceux qui, placés en bas, sont obligés de lever la tète pour le voir inventent et embellissent tout à leur façon.
Il n y a qu à écouter et on en entendra de belles sur tous ceux qui dominent de la tête la foule et sont comme un point de mire pour tous les regards, et toutes les langues avides de parler des gens, aptes à montrer qu'ils savent les choses, qu elles connaissent les gens du monde, les extravagants, aptes aussi à inventer pour montrer qu'elles [sic] connaissent les gens qui tant font parler d'eux, comme ce Hamilton a fait parler de lui. Car, en bien ou en mal, on en a parlé et beaucoup.
Ceci me rappelle l'histoire du cheval chez Maurice. J'avais vu le cheval, je le trouvais beau et le désirais. A Nice le diacre m'a écrit tant de vilaines choses de lui et ma tante m'en dit tant, et maman sans l'avoir jamais vu en dit tant de mal, que je devins furieuse, je doutai de moi, je doutai de tout, et maintenant si on me tue je ne saurais dire comment était ce cheval.
Il en est ainsi d'Alcibiade.
Non je ne pouvais tellement me tromper, il me semblait beau, il me plaisait. Je sais bien qu'il n'est ni une gravure ni une enseigne de barbier, mais c'est un homme, et un homme qui me plaît comme personne ne me plaira, quoi qu'on en dise.
Alors comme à présent on m'en disait des horreurs et j'aimais à en médire moi-mème, mais alors il avait sa présence pour combattre ces sales accusations.
Ah ! je me souviens ! Qui donc si ce n'est Madame maman le trouvait si adorable et dans un élan de tendresse disait que je lui ressemblais !
Oh ! les misérables, et moi la folle !
D'ailleurs que me fait cet homme, est-il beau, est-il laid, il n'en tombera pas un seul cheveu de plus de ma tête !
Je l'ai aimé, depuis quelque temps je l'ai oublié, il était temps, deux ans, deux mois et vingt-deux jours. Quand je le verrai je saurai à quoi m'en tenir.
L'amour pour lui, si amour il y a, ne m'empêchera en rien, j'ai déjà dit que j'étais une personne fort raisonnable, trop peut-être.
Enfin qui vivra verra.