Deník Marie Bashkirtseff

L'étrange chose ! Depuis que j'ai vu le prince de Galles ou le ecnirp ed sellag j'ai la manie de renverser les noms, depuis que j'ai vu le prince de Galles j'en rêve toutes les nuits. Cette nuit encore je l'ai vu, puis des chevaux, une voiture étrange longue et basse et les roues couvertes de fleurs traînée par deux petits chevaux, mais tout cela très petit, puis des jardins, des fleurs, des fenêtres, du jambon, des chambres et des domestiques. Un galimatias incroyable.
Collignon devait me conduire à l'église anglaise, comme elle tardait, j'allai chez elle avec Walitsky et Dina, nous la ramenons chez nous, mais avant de rentrer on va visiter la superbe villa du duc de Vallombrosa. Je rentre curieuse et fâchée. Pourquoi ces faquins ont et je n'ai pas. Que j'ai un vilain caractère, je désire tout ce que je vois de beau.
Je n ai pas la patience d'écrire, je brûle d'arriver vite au soir car le soir j'ai fait... enfin on verra.
Après avoir déjeuner je m'en vais avec ma tante. J'aime Cannes, on s'y sent en Angleterre, et en Angleterre choisie.
A la gare Marie, Olga et Pâris m'attendent pour se promener en panier, Pâris monte avec ma tante et je vais avec les demoiselles. Nous nous promenons longtemps, je m'ennuie et pense à ce que je ferai ce soir. Après le café je rentre.
Je m'enferme comme c'est mon habitude tous les soirs pour écrire et fumer, on sait et on ne" me dérange pas. Je m'enferme et j'écris mais pas mon journal, voilà ce que j'écris en déguisant complètement mon écriture:
Monseigneur,
Ce que je fais est plus original que l'archiduc Ernest d'Offenbach. Pardonnez ma hardiesse, mon audace. Je viens vous prier de me donner votre portrait signé par vous. On peut acheter les portraits des grands princes, mais je ne veux pas ce que chaque faquin peut avoir. Ce que j'ambitionne, ce qui me rendrait fière et heureuse c'est d'avoir votre portrait donné par vous.
Si Son Altesse Royale m'accordera [sic] la grâce que je lui demande à genoux, elle adressera à Nice Poste Restante 11 B.E. Et pourquoi ne pas l'accorder ? cela vous coûterait si peu, Monseigneur, et me ferait tant de bien !
Eides et spes
J'écris cela tout d'un trait sur une feuille de papier comme celle-là que je mets dans une enveloppe ordinaire avec cette adresse:
A Son Altesse Royale, Monseigneur le Prince de Galles, Hôtel de Luxembourg à Nice.
Je tremble en fermant l'enveloppe et le cœur me bat comme un marteau. Puis j'ouvre la porte, ayant caché la fameuse lettre dans mon corsage.
- *Ma tante, il faut que j'aille chez les Sapogenikoff.
- Pourquoi ?
- C'est ainsi, je dois y aller.
- Appelle Léonie, elle m'accompagnera.
- J'irai moi-même, partons..
- Non, je ne veux pas, cela te dérangerait beaucoup, appelle Léonie.
- Mais pourquoi donc, je suis prête à l'instant, ce n'est pas un dérangement.
- Non, je n'y resterai qu'une minute.
- Eh bien, allons-y pour une minute.
- Je ne veux pas.
- Allons-y.
- Je ne veux pas ! * dis-je sévèrement.
- Bien, j'appelle Léonie.
- Je mets le premier chapeau venu, une pèlerine et sors avec Léonie.
- Léonie, dites-moi où est la boîte aux lettres ici, je vais profiter de l'occasion pour envoyer une lettre à Ferry, elle s'est encore trompée et ne m'a pas envoyé ce qu'il faut.
- Vraiment Mademoiselle ? Oui, figurez-vous des pantoufles au lieu de bottines.
- La boîte aux lettres est ici, Mademoiselle.
- Ah ! bien. - Et toute tremblante je glissai la lettre dans la boîte.
J'avais bien envie de retourner puisque mon but était atteint mais la femme de chambe soupçonnerait, et puis quel prétexte donner ? Je m'en allai donc bravement chez Nina. Je trouve les filles travaillant et causant près de son lit, je prends place au milieu d'eux.
Je viens d'abord pour vous prier de venir demain à ma leçon de dessin, et ensuite pour vous voir et passer quelque temps avec vous, au risque de [vous] ennuyer - dis-je tout essouflée encore.
- Nous ennuyer, fi, Moussinka s'écrie Marie, vous savez que j'aime tant quand vous venez - Et cela avec un grand air de sincérité. Voilà comme sont les choses, à Genève je les détestais, ici je les aime.
Nina raconte des histoires à mourir de rire, une d'elles quoiqu'un peu sale mérite d'être répétée.
A Astrakan il y avait une jeune fille et un jeune homme amoureux l'un de l'autre. Les parents s'opposant à leur union ils résolurent de mourir. Le jeune homme s'en va chez son ami le pharmacien demander du poison, puis se fait lier par des cordes à la jeune fille pour mourir tout près, tout près d'elle, on aurait pu se tenir enlacés simplement mais il craignait sans doute que les convulsions ne l'écartassent de celle qu'il aimait tant. S étant liés ainsi ils s'enferment, jettent la clef par la fenêtre pour ne pouvoir être empêchés et boivent leur poison. Mais il est arrivé que le pharmacien devinant l'affaire et ayant compris par certaines paroles échappées à son ami l'amoureux ce qu il voulait faire de ce poison lui donna un purgatif très violent mêlé d un vomitif plus violent encore. On comprend aisément ce qui en advint, la porte étant fermée et les deux amoureux liés I un à I autre étroitement qu'ils ne pouvaient s'écarter d'un pas. Il paraît que non seulement ils ne s'aimèrent plus mais ne purent plus se voir.
J'écoutais rougissant à chaque instant et à chaque instant pensant à ma lettre et alors mon cœur battait et je devenais toute frémissante. Après le thé je les quitte.
Ces demoiselles sont très gentilles, dis-je à Léonie, je permets à la femme de chambre de discourir avec moi.
- Oui Mademoiselle elles sont bien gentilles, leur bonne m'a dit qu'elles sont si gentilles, si gentilles.
- Bon, est-ce que je ne suis pas gentille, moi.
- Oh ! oui Mademoiselle.
- Non, dites vrai est-ce que je crie, est-ce que je gronde jamais ?
- Mais jamais Mademoiselle, jamais c'est vrai. (C'est vrai en réalité).
Je demande qu'on me serve mais suis toujours bonne, n'est-ce pas?
- Oui je crois bien Mademoiselle; Pierre le premier temps qu'il est venu à la maison et quand je lui disais que Mademoiselle demande ça ou ça, il me demandait toujours: Quelle demoiselle ? celle qui commande si bien ? Vous savez, Mademoiselle il est sourd, Pierre, et quand on lui parle bas il n'entend pas.
- Ah ! ha ! il a dit cela Pierre - fis-je, marchant très vite et la tête baissée. Dans une minute on ouvrait la porte et j'entrais.
- Eh bien, que faisais-tu là ? me demande ma tante.
- *J'ai été inviter les filles pour la leçon de demain et ensuite je voulais finir le portrait d'Olga.
- Qu'est-ce qu'ils font ?
- Ils prennent le thé.*
Je la quitte et me mets à écrire les choses que voici.
La lettre, la lettre, qu'est-ce qui en adviendra, ah ! si le charmant Sellag accédait à ma demande. Ah ! je suis tentée, mais tellement de deviner s'il enverra. Si oui, oui pour le duc. Mais je me suis promis de ne plus faire cela car ces bonnes aventures m'entraînent à des bêtises et des désagréments que je m'infligeais moi-même. S'il m'envoyait son portrait j'oublierais volontiers ma promesse, l'occasion est bonne. Mais s'il n'envoie pas je recevrai un non pour le duc et en même temps un non pour Wittgenstein.
Au temps où je voyais Wittgenstein, je pensais à l'épouser, on sait que je pense à épouser tous ceux qui sont dans les conditions voulues, et je me suis dit alors que si jamais encore ♦je devinais l'avenir* ainsi je perdrais l'espoir d'épouser, d'épouser Wittgenstein. Je n'ai pas dit cela, j-'ai dit je crois sous peine d'amende, mais l'amende était cela. Vous comprenez que je me fiche pas mal de tous les Wittgenstein de la terre si je reçois un oui pour le duc. Je n'ai jamais perdu l'espoir du duc, malgré tout, et j'ai déjà dit que j'étais née extraordinaire et pour des choses extraordinaires. Malgré tout, malgré l'évidence, malgré la raison, je crois en le duc... Oh ! je risquerai, je risquerai ! Oui, mais comme pour le duc c'est non, pour sûr je n'aurai pas le portrait. Un double non, je me perds. Non, je ne risque pas, non, non.
[En travers: Je n'ai vu qu'une douzaine de fois le duc et cela dans la rue, il passait en voiture ! Fallait-il avoir besoin de n'importe quoi pour s'exalter !]
J'ai besoin de répéter non, je balance, je flotte, je ne sais, je suis tentée. Et si ?
Et si non ? Et si oui ? Si oui je serai la plus heureuse des mortelles, si non, si non, eh bien, mon état ne changera pas.
Oui, mais si je devine l'avenir, à qui cela porte malheur et le prince ! m'envoie rien.
Si dans une semaine je ne reçois rien, j'écrirai encore. [Rayé: Lundi 5 avril 1875]
Ma tante ferme toutes les portes. La maison des fous a brûlé et ces aimables personnages se promènent par la ville. Je ris de cela et elle crie !