Deník Marie Bashkirtseff

Hier soir au lieu de me coucher je me mis à lire:
Tu seras perdue, me disait ma tante, *tu te perds.
— Je serai perdue, m'écriai-je seulement je ne veux pas ça. Pourquoi vivre, si c'est pour vivre comme moi. Vous pensez tous qu'on peut me conserver comme Dina jusqu'à vingt ans. Tu plaisantes ! Vous avez tous promis que quand j'aurai grandi, il y aurait tout, eh bien maintenant j'ai grandi ! Et il n'y a rien. Ecoutez ce que je vous dis maintenant et écoutez parce que je vous donne ma parole que je ne plaisante pas.
J'attendrai jusqu'à l'hiver prochain, si l'hiver il n'y a rien de mieux. Cela se fait très facilement là en haut il y a de l'arsenic et du cyanure excellent, il suffit de toucher la langue et tout est fini. Je ne plaisante pas, j'en ai ai assez de tout. Ils disent tous qu'ils aiment. Les idiots, les égoïstes, les démons maudits ! Longtemps encore déjà couchée et ayant éteint les lumières, je murmure égoïstes, idiots, démons.*
C'est qu'en vérité je suis lasse de toutes ces misères. Je me sens mourir, moralement car au physique je suis Dieu merci bien portante et blanche et fraîche.
Aujourd'hui a lieu cette fête champêtre, dans le jardin de notre voisin Kram. Michel Botkine a déjeuné chez nous. Je vais à cette fête (robe blanche, chapeau de paille, bien). C'est très gentil mais je suis triste. Passe une des Durand et me salue, je lui demande où est sa sœur Lucie. Lucie est à Rome avec les Lewin.
Je lui ai demandé cela parce qu'on avait dit que Lucie épousait Gambard, ce richard, ce mécène, ce rustre, ce mal élevé.
Je rentre pour mon latin et sors après pour prendre une loge au Français. Le prince de Galles y sera et a demandé "Madame l'archiduc". J'avais aussi retenu une loge à l'Opéra, les enfants iront là. Ces enfants, je suis contente d'aller sans eux.
(Robe paille, chapeau paille, très bien). Je suis en vérité très gracieusement habillée. Nadia et Dina viennent aussi. Vers la fin du premier acte le prince entre et je rougis de plaisir. Il se place entre deux dames toutes deux en noir, la mère et la fille, puis plusieurs messieurs avec Jarochewsky dans leur loge à côté. Quand on pense à la fortune de ce petite Polonais ! Un petit rien même à Nice. Le prince le rencontre dans un cercle de Paris, le remarque et lui perd cent mille francs et s'entiche tellement de lui que l'emmène à Londres.
Ce soir il est avec lui, dans les entractes sort, fume avec ce petit vilain, le traite en ami. Et voilà le prince deviendra roi et Jarochewsky aura une position brillante à sa cour. Ami d'un roi ce n'est pas peu de chose.
Il y a donc des fortunés comme cela ! Et pourquoi Dieu ne m'envoie-t-il rien de pareil. Oui, mais ce Polonais est un homme, il va au cercle, il va dans le monde tandis que moi misérable que je suis, je suis enfermée pire que dans une prison, mieux cachée que dans un sérail !
Le prince de Galles a des manières charmantes, on ne peut pas dire qu'il soit beau. Il est d'une taille au dessous de la moyenne, assez gros, il a une assez belle figure ovale, des yeux gris, keen eyes, un nez aquilin un peu recourbé, une barbe courte et blonde et des cheveux, oh ! les cheveux, c'est ce qui lui manque, il en a peu, très peu. Il a le front haut, quelques cheveux au-dessus, qu'il parvient cependant à diviser; puis il y a un désert, et par-derrière encore des cheveux, assez épais. Je me souviens à Baden-Baden en 1872 il était bien moins chauve. C'est une très agréable soirée que j'ai passée. Une pièce amusante et un futur roi ! Quelques minutes après s être assis il prit le binocle et l'arrêta sur moi. Le premier moment j'ai cru qu'il regardait à côté, mais ayant fixé les yeux sur son binocle, je me suis assurée qu'il était bien dirigé sur moi.