Dimanche, 21 mars 1875
Je vais à l'église avec les enfants, habillés de gris comme moi.
A deux heures juste nous sortons, moi, Nadinka et Paul qu'on a attrappé hier et ramené du café à la maison. La musique ne commence qu'à trois heures à trois heures nous y allons, Séraphine est à côté, après m'avoir regardé à plusieurs reprises et, vu que je ne pensais pas à la saluer, elle me demande des nouvelles de maman et, ayant commencé ainsi m'a parlé tout le temps.
Audiffret se promenait de long en large devant le jardin public, il ne me regardait pas, mais cela ne prouve rien, puisque je ne le regardais pas non plus. Faut-il qu'on soit à sec pour s'occuper d'un pareil paysan ! Pauvre moi. Après nous allâmes au café où je mangeais comme un enfant. Quand nous sortions Audiffret était sur le balcon du cercle.
J'ai vu les demoiselles en tunique gris de fer, auxquelles parlait le diable, le jour que j'ai dit.
Que ne vient-il ?
Nous avons un cuisinier qui est passable et qui paraît excellent après Adam.
Depuis trois jours je désire avoir de grands yeux noirs. C'est impossible hélas ! Et dire que mon faquin de frère en a de si beaux et qui serviraient à tant de choses en de bonnes mains. Puisque c'est impossible je veux autre chose, une négresse. Et une négresse j'aurai, (on se moquera mais je ne puis m'em-pécher de dire: si Dieu permet.)
Reboux m'a envoyé un chapeau exquis, en paille (ceci est la Vigier qui est, ma foi, assez ressemblante).
Un chapeau en paille, disai-je, avec des plumes blanches et paille et derrière une demi-couronne de muguet. Ce chapeau peut se mettre derrière devant. J'en suis ravie et ne fais que le mettre et l'ôter.
[En travers: J'étais très jolie à cette époque je ne l'ai plus jamais été autant ]
[Rayé: Lundi 22 mars 1875]
Je savais bien que j'ai oublié quelque chose. Ce matin nous avons parlé du prince de Galles. Ce charmant prince is very wild à ce qu'il paraît et on a parlé de ses escapades. Grand-papa qui à chaque occasion, ne manque jamais de placer un mot sur le duc de Hamilton, et que j'adore pour cela, dit qu il a entendu d'un comte français dont il a fait connaissance à Genève pendant la guerre, que Hamilton ne n'est pas bien avec sa femme. Ça aurait été mieux s'il vivait avec sa Gioia, ajouta-t-il.
— Non, dit maman.
— Non, répétai-je.
— Mais ce serait mieux, continua-telle, *s'il s'était marié à une femme bien, parce que en effet à ce qu'on dit c'est une, mais il s'est marié parce qu'elle est d'une famille avec des relations et parce que sa mère l'a convaincu.
— On raconte, qu'elle est, je ne sais comment traduire ce mot, wild de [?] on dit cela.
— Eh bien, dit papa, cela veut dire qu'elle se conduit mal.
— C'est vraiment ça*, dis-je toute joyeuse.
— Tu vois, Moussia, continuait papa, *il faut toujours choisir quelqu'un de bonne famille. Telle famille, tels enfants, si la grand-mère est débauchée, si la mère est débauchée, la fille le sera aussi.
A mon grand regret je ne pus rien dire de la duchesse de Manchester.
[Entre les lignes: Et il y avait à dire pourtant.]
On en a encore parlé, ceci n'est qu'un extrait. Puis quelque temps avant dîner quand nous étions de nouveau rassemblés chez maman. On parlait de je ne sais plus qui, du frère de Botkine je crois,
— Ce qui est pardonnable dans la vie d'un homme n'est pas pardonnable chez les femmes disait maman,
— *C'est absurde, c'est la même chose pour les femmes comme pour les hommes, ce qui n'est pas beau n'est pas pardonnable.
— Eh bien, représente-toi une femme avec le visage d'Hamilton, il est laid et gros.
— Non, il est beau.
Et sa sœur est si belle, s'interposa ma tante, et comme elle lui ressemble.
— C'est vrai* dis-je d'un air convaincu. Depuis quelques jours, je, sinon pensais moins à lui, du moins était plus tranquille, et voilà qu'ils réveillent encore toutes mes passions endormies !
Voyez-vous quand il s'agit de cet homme je ne sais plus ce que je dis, je ne puis plus écrire, et si l'écriture pouvait par son irrégularité faire comprendre mon agitation ! Je m'interromps à tous moments, je crispe les poings, je secoue la tête et suis dans un état impossible ! C'est que je l'aime, je l'aime, je l'aime, je l'aime.
Mon Dieu ne sera-t-il donc jamais mien ! Et me tourmen-terai-je toujours ainsi.
Plus de temps passe et plus je m'agite, on dit qu'on se calme avec le temps. Mensonge ! Mensonge ! Invention de ceux qui n'ont pas aimé.